Amoris Laetitia… Mais que se passe-t-il ?

Amoris Laetitia. Je ne vous cache pas que je suis mal à l’aise sur ce sujet, pour plusieurs raisons. Pourquoi aborder dans un site ou un blog dédié au chant grégorien et à la liturgie des questions qui relèvent de la théologie morale ? Deuxièmement, faut-il sacrifier à la mode qui veut que tout le monde donne son avis sur tout ? Troisièmement, pourquoi entrer encore dans une logique de débat voire de polémique sur ce texte pénible à lire, trop long, trop confus ? Enfin, sur un sujet comme celui-là, qui peut avoir raison ? Les avis paraissent souvent trop tranchés pour être exacts. Enfin, aborder ce type de sujet, est ce que ce n’est pas tout simplement scandaliser les faibles et les petits ?

Pourtant, ce sujet est intrinséquement lié à une question liturgique puisqu’Amoris Laetitia concerne surtout, a minima dans la lecture qu’en font les médias ou alors dans les débats qui animent les différents interlocuteurs, l’accès à la vie sacramentelle versus la morale sexuelle proposée par l’Eglise. Un sujet difficile, traité à de nombreuses reprises par les prédécesseurs du pape régnant. Et le problème de fond relève strictement d’une bonne ou une mauvaise compréhension de la notion de Miséricorde.


Or, je suis tombé sur une réflexion mûrie et profonde d’Aline Lizotte. Il faut bien sûr la présenter. Experte de la théologie de Jean-Paul II, c’est elle qui en a été la promotrice en France et en Amérique du Nord ; elle a introduit de façon brillante « les sujets qui fâchent » qu’ensuite Yves Semen, qu’on ne présente plus dans les « milieux cathos » français a su rendre accessible.

http://asso-afcp.fr/breves/pourquoi-lexhortation-apostolique-amoris-laetitia-inquiete-t-elle/

Aline Lizotte ne mâche pas ses mots. Quelques extraits choisis :

« parmi toutes les formes d’union entre l’homme et la femme, certaines réalisent l’union idéale voulu par le Christ : un amour exclusif, fidélité des époux l’un envers l’autre jusqu’à la mort, ouverture à la vie, constitution d’une Église domestique reflet de l’union sponsale du Christ et de l’Église. Cette union est celle du sacrement de mariage quand il est valide. Cependant, il y a d’autres formes d’union qui contredisent objectivement cet idéal. On peut penser, ici, à la polyandrie et à la polygamie. Mais certaines autres formes la réalisent, au moins en partie et par analogie, telles les « unions de faits, le concubinage et le mariage civil ». Nous sommes donc placés devant un étalage sociologique qui va des « unions de fait au mariage sacramentel ». Ce dernier est considéré comme l’idéal, les autres formes d’union sont déclarées entretenir une relation de l’imparfait au parfait, avec le mariage sacramentel. Cette relation est une analogie ! » 

(…)

« L’argumentation recourt au n° 34 de Familiaris Consortio, qui prohibe la gradualité de la loi, la distinguant fermement de la loi de la gradualité. Mais cette insertion est précédée de l’avertissement suivant, lequel n’est pas cité dans Amoris Lætitia.

Les époux ne peuvent toutefois considérer la loi comme un simple idéal à atteindre dans le futur, mais ils doivent la regarder comme un commandement du Christ Seigneur leur enjoignant de surmonter sérieusement les obstacles. «C’est pourquoi ce qu’on appelle la « loi de gradualité » ou voie graduelle ne peut s’identifier à la « gradualité de la loi »», comme s’il y avait, dans la loi divine, des degrés et des formes de préceptes différents selon les personnes et les situations diverses.

En insistant sur la dénomination de l’idéal, pour désigner le mariage sacramentel, et en désignant les autres formes d’union comme des analogies plus ou moins éloignées de cet idéal, Amoris Lætitia ne peut manquer d’introduire une confusion sérieuse. Ce raisonnement proportionnaliste pourrait être interprété comme signifiant que toute forme imparfaite d’union conjugale, parce qu’elle contiendrait des éléments du mariage sacramentel – idéal – pourrait être vécu par un couple de baptisés sans qu’il soit en contradiction avec la loi divine. Ce couple pourrait, en conscience, juger que, pour lui-même, la forme imparfaite de conjugalité qu’il choisit est la seule à laquelle il se sente capable et que puisqu’elle est bonne pour lui, elle est en conformité avec la loi divine. Dieu ne lui en demande pas plus, s’il n’est pas capable de plus ! Affirmer cela serait prôner la gradualité de la loi. »

(…)

« Si l’on analyse avec un peu de rigueur le traitement que le chapitre 8 fait subir à la doctrine traditionnelle sur le mariage et surtout à la discipline qui en découle concernant ce que l’on appelle les « situations irrégulières », on se trouve devant une situation d’étonnement, sinon de terreur.

L’analyse engendre une certitude. Le rédacteur de ce chapitre ne peut être le pape François lui-même. L’habileté hautement casuistique du texte, la connaissance pointue et fine des textes cités, que ce soient ceux du magistère antérieur, que ce soit ceux de saint Thomas, ou même ceux des Pères synodaux, est trop élevée. Elle est celle d’un ou de plusieurs théologiens de métier qui connaissent en profondeur la théorie morale du proportionnalisme et qui savent comment trouver les textes les plus expressifs pour justifier leur point de vue. Car ce chapitre met en œuvre un proportionnalisme développé. On retrouve toutes les anciennes querelles et imprécisions que l’on croyait dépassées : la distinction du parfait et de l’imparfait remplaçant la distinction formelle des actes bons ou mauvais, la morale de situation, l’option fondamentale, le primat de la conscience subjective, les doutes sur l’universalité de la loi naturelle. Tout est habilement arrangé pour faire entendre et admettre ce que Veritatis Splendor avait condamné.

Alors quoi, le pape François, s’il n’a pas écrit ce chapitre, est-il complice ? Ou a-t-il été trompé par ses propres collaborateurs, qu’il a pourtant choisis lui-même ? Peut-être n’a-t-il pas jugé lui-même de l’importance de l’entreprise ? Emporté par son désir d’en finir avec la mise à l’écart de ceux qu’il appelle les exclus, il a trouvé que cette théologie morale qui met entre parenthèse l’objet moral, pour favoriser l’émergence de la subjectivité, sujet de miséricorde, convenait parfaitement à son élan pastoral ? Peut-être ! Nous ne le saurons jamais.

Mais nous ne pouvons pas faire deux choses. La première serait de considérer que les directives pastorales qui émergent du chapitre 8 sont à appliquer sans discernement et ne doivent pas être reprises au regard de toute la pastorale traditionnelle de l’Église. Il faut relire les grandes encycliques de Jean-Paul II, de Paul VI et de Benoît XVI et voir comment elles constituent toujours un guide pour appliquer les nouvelles directives de l’exhortation Amoris Lætitia. Sans ce guide, nous risquons de perdre le bon sens et même notre conscience. La deuxième serait de considérer que le pape François n’a rien à nous dire. Maladroitement ou imprudemment, peut-être, ou divinement, son message restera clairement comme une lumière dans l’Église. La prudence pastorale ne peut se contenter d’énoncer des normes, de formuler des règles, de pratiquer des condamnations. Nous sommes devant une situation de crise en ce qui concerne la théologie morale, principalement celle qui regarde la morale de la famille et du mariage. Il y a probablement plus de chrétiens qui vivent dans des situations irrégulières que de chrétiens qui vivent selon la situation objective du mariage telle que donnée par Dieu et enseignée par le Christ. Car dans l’Église, il y a plus de pécheurs que de saints canonisés ! Cela appelle un immense devoir de miséricorde et ce devoir, le pape François veut l’accomplir. Nous devons faire ce qu’il dit : sortir de notre confort spirituel, aller vers ceux qui sont, sans le savoir, dans les ténèbres de l’ignorance et dans les difficultés de la souffrance de l’échec de l’amour, écouter, comprendre, accompagner, éclairer, soutenir et aider chaque personne à retrouver la Joie de l’Évangile dans la Vérité qui rend libre. »

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