Ainsi s’achève…

… Une semaine spirituelle à la paroisse du centre-ville de Saint Etienne (cathédrale S. Charles et églises environnantes) : de longues heures à psalmodier :

Vigiles monastiques du 1er dimanche de l’Avent (qui durèrent 3 heures 15), IIe vêpres du 1er dimanche de l’Avent, complies du lundi, mardi et vendredi de la première semaine de l’Avent, messe de « Rorate » (dans la nuit, au petit matin et éclairée à la bougie) du 1er samedi de l’Avent, laudes du 2ème dimanche de l’Avent, 1ères vêpres de l’Immaculée Conception.

De la fatigue, également, mais aussi la certitude d’avoir été ce que nous devions être, par la grâce de notre baptême, sous le regard de Dieu.


 

Continuons !
Sóbrii simus, indúti lorícam fídei et caritátis et gáleam spem salútis; quóniam non pósuit nos Deus in iram sed in acquisitiónem salútis per Dóminum nostrum Iésum Christum,  qui mórtuus est pro nobis, ut sive vigilémus sive dormiámus, simul cum illo vivámus. Propter quod consolámini ínvicem et aedificáte altérutrum. (1 Thess 5,8-11).

Continuons le combat avec les armes de l’obéissance : Ad te ergo nunc mihi sermo dirigitur, quisquis abrenuntians propriis voluntatibus, Domino Christo vero regi militaturus, oboedientiae fortissima atque praeclara arma sumis. (Rège de S. Benoît, prologue).

Continuons à bâtir, d’une main, et à nous battre de l’autre : Ædificántium in muro, et portántium ónera, et imponéntium : una manu sua faciébat opus, et áltera tenébat gládium (Néhémie, 4,17).

 


Sic stemus ad psallendum ut mens nostra concordet voci nostrae

 

Règle de S. Benoît : Chapitre XIXème : comment il faut psalmodier.

 

Ideo semper memores simus quod ait Propheta : Servite Domino in timore. Et iterum : Psallite sa pienter. Et : In conspectu angelorum psallam tibi. Ergo consideremus qualiter oporteat nos in conspectu divinitatis et angelorum esse et sic stemus ad psallendum ut mens nostra concordet voci nostrae

Aussi souvenons-nous toujours de ce que dit le Prophète : « Servez le Seigneur dans la crainte », et encore « Psalmodiez avec attention », et « En présence des anges je te chanterai des psaumes. » Considérons donc comment il faut être sous le regard de la divinité et de ses anges, et tenons. nous pour psalmodier de telle sorte que notre esprit soit à l’unisson de notre voix.

 

Dom Paul Delatte, commentaire de la Règle de S. Benoît :

Pensons-y seulement, faisons acte d’intelligence surnaturelle : memores simus, consideremus. Faisons « la composition du lieu » comme disent les méthodes modernes d’oraison. Nous sommes en face de la Divinité. Et toute la création est réunie. Et les anges entourent l’autel. Nous allons psalmodier avec eux (Ps. CXXXVII, 1) et chanter le triple Sanctus qu’ils nous ont appris ; ne convient-il pas qu’avec eux nous rivalisions de respect et de tendresse ?  »Ils se voilent la face de leurs ailes : vous aussi » dit le prophète David,  » servez le Seigneur avec crainte  » (Ps. II, 11). Et encore :  » Psalmodiez avec sagesse  » (Ps. XLVI, 8), c’est-à-dire, ayez conscience non pas seulement des mots prononcés, non pas seulement de ce qu’ils contiennent de doctrine, mais aussi, mais surtout de celui à qui vous parlez. Souvenez-vous enfin que, plus heureux peut-être que les moines de saint Benoît, vous avez le Saint-Sacrement dans l’oratoire.

Comme nous reconnaissons bien le procédé libéral, tout intime, tout spirituel de N. B. Père ! La voie de contrainte, les textes législatifs les plus impérieux, la science parfaite des rubriques ; tout cela n’est capable de produire qu’une correction extérieure, et encore ! Si l’âme est absente ou le cœur glacé, si l’office divin n’est plus qu’un exercice d’assouplissement du corps et de la voix, il ne tardera guère à devenir un exercice d’ennui, de mortel ennui. Et cela paraîtra ; et cela se traduira par des bâillements, des impatiences, des regards indiscrets, des irrévérences de toutes sortes. Que faites-vous à la Messe ? demandait-on à un chrétien distrait. – J’attends que cela finisse, répondit-il. Que ferez-vous donc dans l’éternité, où cela ne finira point ?

Bien des conditions d’ailleurs sont requises pour que l’idéal de N. B. Père soit réalisé. Il faut l’estime conventuelle pour l’office divin ; et c’est aux supérieurs de l’entretenir ou de la restaurer, de toutes manières et avant toutes choses. Il faut encore l’estime personnelle ; et elle s’avive par l’étude et par l’habitude des relations affectueuses avec le Seigneur. Comment l’âme qui s’occupe de tout, sauf de Dieu, en dehors de l’oratoire, pourrait-elle se flatter d’éviter, au cours de l’office divin, la divagation ou la torpeur ? La préparation éloignée à la prière est recommandée par tous les maîtres de l’ascétisme 1 . Ils nous parlent aussi d’une préparation prochaine et immédiate ; et nos Constitutions y ont pourvu en nous ménageant, avant chaque office, les quelques minutes de « station » sous le cloître : elles sont précieuses, et il serait difficile d’en exagérer l’importance. C’est alors que nous accordons notre âme, notre instrument spirituel. Ayons donc la prudence de ne pas poursuivre à la « station » des recherches ou des combinaisons mentales commencées ; ce n’est pas non plus un lieu de conversations, d’échanges quelconques : Ante orationem praepara animam tuam et noli esse quasi homo qui tentat Deum (ECCLI., XVIll, 23).

L’entrée à l’église, la tenue au chœur et les mouvements divers sont réglés par le cérémonial et surveillés doucement par le cérémoniaire. Mais l’un et l’autre seraient impuissants à assurer l’exécution à la fois précise et souple, grave et simple, des gestes liturgiques, si chacun n’apportait toute sa présence d’esprit, toute sa mesure de distinction, de courtoisie surnaturelle, d’abnégation enfin : nous devons alors surtout prendre conscience de tous et coordonner nos mouvements avec les mouvements d’autrui. Tous les rites, même les plus menus, seraient observés exactement, avec ordre et pourtant sans l’allure symétrique et rigide de soldats à la parade, si chacun était attentif au sens et à propos de la cérémonie qui s’accomplit. L’abnégation est peut-être plus indispensable encore lorsqu’il s’agit du chant : mieux vaut tolérer un peu d’erreur que de sacrifier le mouvement d’ensemble, l’unanimité vocale, et de transformer le chœur en une arène ou un champ clos. Les Constitutions nous demandent de « ne point épargner notre voix » ce qui n’est pas une invitation à étouffer toutes les autres ; et quand elles nous décrivent les qualités du vrai chant sacré, son allure virile et tranquille, ce n’est point pour abandonner aux compétences individuelles une interprétation qui est, de droit, réservée au Maître de chœur. Sur ce terrain encore, nous devons apporter tous nos soins, et une préparation s’impose : on n’improvise pas l’exécution de certaines pièces du répertoire grégorien ; il ne faut pas que, la profession une fois émise, nous disions adieu pour toujours à l’étude du Graduel et de l’Antiphonaire. Ce ne sera jamais assez bien pour le Seigneur ; et encore qu’il ne convienne jamais de s’appliquer davantage, simplement pour satisfaire aux exigences esthétiques de quelques auditeurs et pour soutenir la réputation d’une « schola », il faut pourtant nous souvenir que le chant et la psalmodie sont notre forme d’apostolat et que nous devons aux âmes cette prédication si pénétrante.

Mais ce ne serait pas assez d’assurer la dignité et la bonne exécution matérielle de l’office divin. Il convient que notre intelligence sache à qui s’adressent paroles et mélodies ; il convient qu’elle soit attentive à la pensée du Psalmiste et de l’Église. Il convient que notre cœur s’échauffe réellement tandis que notre voix retentit. Et, pour achever l’harmonie, notre vie elle-même se mettra d’accord avec notre pensée, notre amour et notre voix. Alors, mais alors seulement, la liturgie aura atteint son double but : honorer Dieu et nous sanctifier. Encore une fois, remarquons bien le procédé de saint Benoît pour inspirer le respect de l’oratoire et l’attention à la prière. Il ne songe pas, comme d’autres législateurs monastiques 2 , à combattre la rêverie et le sommeil en faisant tresser des corbeilles ou des nattes pendant les longues psalmodies et les lectures ; chez lui l’ŒUVRE de Dieu s’accomplit tout entière dans la maison de Dieu : Oratorium hoc sit quod dicitur ; nec ibi quidquam aliud geratur aut condatur (chap. LII). Il nous suppose chrétiens ; il nous suppose réfléchis, il ne nous donne d’autre règle que notre lumière surnaturelle : consideremus ; il nous invite à éliminer l’illogisme, le désaccord entre ce que nous savons et ce que nous sommes volontairement ; à faire de toute notre vie un exercice constant d’eurythmie, de loyauté, de délicatesse. Et N. B. Père ramasse sa doctrine dans cette sentence frappée à l’antique : Ut mens nostra concordet voci nostrae. Elle rappelle celle de saint Augustin 3 ., insérée par saint Césaire dans sa Règle aux vierges 4

Psalmis et hymnis cura oratis Deum, hoc versetur in corde quod profertur in voce.

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Et si nous n’avons pas encore bien compris pourquoi nous faisons tout cela, c’est-à-dire une liturgie longue, solennelle et latine, mais pourtant ordinaire et paroissiale, quelques mots de Marie Noël :

 

Certains clercs novateurs tendent de plus en plus à s’écarter de la liturgie traditionnelle pour ouvrir l’avenir, de plus en plus, à une religion discoureuse qu’ils pensent devoir parler mieux, avec plus de fruit, à l’âme du peuple. Ils abandonnent volontiers la pratique dominicale – vêpres, complies – pour multiplier, hors église, des réunions conversantes, des séances de petits parlements pieux et substituent dans les offices mêmes, aux mystérieuses hymnes sacrées, jugées inintelligibles, le cantique en langue vulgaire qui dit tout ce qu’il signifie : peu de choses ou rien. Dans ce parti de vulgariser – oh ! combien – le culte divin en le dépouillant de sa séculaire beauté sanctifiante, comme un Ci-devant qu’il faut enfin exproprier, un Passé qu’il est temps d’appauvrir pour le mettre au bas niveau du plus grand nombre, ils oublient que sa vertu mystique est au contraire d’élever le plus grand nombre au niveau sur-quotidien des éternels élus.

Est-il nécessaire au croyant de tout comprendre ? Il y a plusieurs paroles dans le Verbe de Dieu. Dieu ne parle pas seulement à l’homme par le discours plus ou moins convaincant de l’homme, mais aussi, quand l’homme se tait, par une atteinte intérieure que la parole ne sait pas. La liturgie est pour cette approche divine une voie majeure et quasi sacramentelle. Elle est le chœur séculaire de la Communion des Saints qui unit, à travers les âges, par les mêmes mots chargés d’âme de la même prière, le Miserere et le Magnificat d’une vieille femme illettrée au Miserere et au Magnificat de Thomas d’Aquin, le docteur, et de Jeanne la Lorraine qui ne savait pas lire.

Marie Noël, Notes intimes, Stock, 1984, p. 131-132, Texte intitulé « Liturgie », Année 1933-1934

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