A rebours : Veritatis Splendor – Falk Von Gaver


Dans la livraison mensuelle de La Nef de décembre, un excellent article de Falk Von Gaver, qui nous est connu notamment via son excellent livre « L’écologie selon Jésus-Christ ». Nous soulignons et commentons. Et merci à Proliturgia.

 

« Veritatis splendor » ?

[La Splendeur de la vérité, c’est le titre d’une encyclique de Jean-Paul II, concomitante à la parution du Catéchisme de l’Eglsie catholique. En intitulant son article ainsi, Flak Von Gaver montre bien le lien inhérent de la doctrine et de la prière : selon l’adage célèbre : legem credendi lex statuat supplicandi.]

Si le beau est la splendeur du vrai, de quoi nos messes sont-elles le reflet ?

Pas un dimanche sans que je ne subisse la liturgie, ou plutôt, l’absence totale de liturgie dans nos églises, que ce soit des paroisses, des sanctuaires, ou même des cathédrales ; que la messe soit célébrée par des évêques, des prêtres, des chanoines ou des curés de village, que l’assemblée soit chantante ou chevrotante, peuplée de têtes blondes ou de cheveux gris, blancs, violets, rien n’y fait : il n’y a pas de liturgie.

Et n’en déplaise aux « tradis », que la forme du rite soit ordinaire ou extraordinaire n’y change rien, ou guère, ou si peu. Tellement peu. Bien trop peu.

Il n’y a dans tous les cas aucune liturgie. Ce n’est pas même le sens de la liturgie qui a disparu, sa compréhension, son expression. C’est la liturgie elle-même qui a disparu. Évanouie. Où est-elle passée ?

Il y a bien les rites qui demeurent, condition nécessaire à une liturgie, certes, mais suffisante ? Suffisante peut-être pour que le sacrement soit accompli, que le pain et le vin soit changés en Corps et Sang du Seigneur, certes, mais pour cela, un simple prêtre suffit, et peut le réaliser avec une miette et une goutte sur l’autel de ses mains, comme l’ont fait tant de presbytres emprisonnés, lagérisés, goulagisés, etc. [Nous l’avons souvent dit sur ces pages : le fait que la liturgie soit valide ne suffit pas. Il faudrait accepter l’idée que justement, il ya une liturgie sans sacrements, et que la plupart du temps nous avons aussi des sacrements sans liturgie…]

Mais pas suffisante pour qu’il y ait liturgie. Leitourgía, « service du peuple ». Nous avons des rites, certes, mais ce sont des textes, une trame, une ossature, un squelette, comme des ossements qui devraient prendre chair. Et incarnatus est. [Comment ne pas penser, en lisant cette phrase, aux mots de dom Guéranger dans les constitutions de la congrégation bénédictine de France, en 1837 : « Adorant le mystère du Verbe incarné avec toutes ses immenses conséquences » ]

Où le réalisme de l’incarnation dans ces chansonnettes pauvrettes ou ces hymnes émasculés ? Le rite est nu. Nous habillons ce mannequin de fils de fer diversement, au gré de la personnalité du pasteur, des goûts des « laïcs engagés », de l’éventuelle communauté présente, des bonnes volontés des uns et des autres, parfois agrémentées d’un brin de formation musicale. Bref, une distribution inégale, qui aboutit au mieux à quelque Arlequin coloré, marionnette quasi vivante et parfois entraînante – quoiqu’un Polichinelle bossu et grotesque, affligeant plutôt qu’amusant soit le plus souvent au rendez-vous. Et au pire – mais n’est-ce pas le plus souvent le pire qui est certain ? –, à quelque Frankenstein difforme ou à sa monstrueuse fiancée, créatures dépareillées, chimères de cauchemar qui donnent des sueurs froides et font en pensée hâter l’ite missa est.

Untel, théâtral, saura remplir sa nef comme une star de music-hall. Formidable. Que se passera-t-il quand il partira ? Quelques trop rares monastères ont su surmonter cette formidable rupture de tradition (dont les esprits amnésiques accuseront seulement le second concile du Vatican, le mal étant bien plus ancien), mais le chant qu’ils chantent, la liturgie qu’ils vivent et font vivre n’est pas celle des fidèles ordinaires[Et oui : que ce soit ici ou ailleurs, et malgré les esprits chagrins, je réfute l’accusation qu’on nous fait régulièrement de vouloir faire un « Solesmes en Forez » ou bien un « Saint Etienne sur Sarthe »…] non que cette dernière doive être une pâle copie, une liturgie au rabais, bien au contraire !

Des courants plus récents, plus ou moins « charismatiques », misent sur l’émotion et l’excitation : si ces dernières sont d’éventuels effets extatiques de la liturgie, elles n’en sont pas le fonds.

D’autres démiurges créent de nouvelles liturgies ex nihilo, s’inspirant de diverses traditions, formidables patchworks cousus de fil blanc, nouvelles formes de vie dont certaines, peut-être, après quelques siècles d’évolution et de sélection naturelle, auront survécu, ayant dévoré et dominé les autres dans une sorte de darwinisme liturgique ? Gouzantinus Rex ? Où est le chaînon manquant ? Quelques Don Quichotte, bravant les moulins à vent cléricaux, tentent bien de faire revivre ce qu’est une liturgie, mais relégués le plus souvent dans l’archéologique ou le para-monastique par les Sancho Pança qui hantent les couloirs des évêchés. Sans parler des légions de Bouvard et Pécuchet qui peuplent les diocèses de France et de Navarre, et dans lesquels chacun peut plus ou moins se reconnaître. Car chacun a son mot à dire, c’est la malédiction commune, puisque chaque célébration est artefact plutôt que don, que tradition.

Ainsi nous adorons, et encore plus souvent maudissons, l’ouvrage de nos mains. Tel des Midas maudits, profanes, séculiers, modernes, postmodernes, nous transformons tout ce que nous touchons en anti-liturgie, en golem qui nous détruit. Nous ne détaillerons pas les rites bâclés, les lectures massacrées, les antinomies musicales, les improvisations clownesques et autres ossements desséchés. Seul un Dieu pourrait encore nous en sauver.

La liturgie est le cœur de la vie chrétienne. Le poumon de la vie paroissiale. Le sang de la vie ecclésiale. Le sommet et la source. [Puissions-nous, avec le cinquantenaire de Sacrosanctum Concilium, le comprendre et le mettre enfin en œuvre. Le sommet c’est-à-dire l’accomplissement de notre vie, sans qu’il y ait besoin de chercher d’autre but que la louange… En soi. La source c’est-à-dire ce qui modèle notre intelligence, notre comportement, notre existence. Vatican II reste à appliquer !] Toute nouvelle évangélisation, toute réévangélisation se fracassera contre le mur d’airain de l’absence de liturgie. [Oui et la liturgie est plus urgente que les procédés marketing, fussent ils polonais, tels la « miséricordine » ou que sais-je encore.] Contre la grisaille, la laideur et la tristesse de nos célébrations, ou leur joie factice. « Venez et voyez ! » Quoi ? « Circulez, y a rien à voir ! »

Comment se fait-il que nombre de catholiques latins ne se sentent, enfin, vraiment, chez eux que dans les liturgies orientales, et ne deviennent pas maronites, syriaques ou melkites que par absence d’une communauté locale ? Que certains passent du côté de l’orthodoxie ? Orientale lumen ? [C’est aussi que l’occident a honte de sa propre tradition liturgique, comme si lerite romain avait à rougir de sa musique, de ses textes, de sa théologie, de sa patristique. L’obessession des clercs pour le Grec au mépris du latin…]

Que faire ? Comment faire ? Fonder des scholae cantorum diocésaines ? Promouvoir activement le chant sacré dans les paroisses ? Former des chœurs, des chantres pour chaque communauté ? Restaurer les anciens ordres mineurs, [ou en tout cas appliquer Ministeria Quaedam. C’était la volonté de Paul VI . En toute cohérence avec la réforme liturgique de Vatican II. Le pape n’a jamais été obéi, sur ce point, comme sur d’autres –(Cf. Humane Vitae…), en France du moins. Nous en avons largement parlé ici même ] former des lecteurs – surtout des lecteurs ! [Oui, évidemment, mais ce n’est pas uniquement une question de formation, ou une question de compétence fonctionnelle : il s’agit d’un signe. Et donc comprendre qu’il s’agit de lecteurs, pas de « lecteuses », premièrement, et secondement, développer leur piété et leur sens liturgique.] –, des acolytes, des portiers ? Redéfinir la place du diacre dans la liturgie et systématiser le diaconat permanent – au moins un diacre par célébration pour assister le prêtre ? [Le diaconat permanent c’est une vraie question. Beaucoup d’entre eux pourraient être simplement « sous-diacres » et s’en trouveraient d’ailleurs parfaitement bien. Nous en avons parlé également largement dans nos pages.]

Quoi qu’il en soit, nous ne pouvons continuer ce bricolage incohérent.

Car si le beau est la splendeur du vrai, de quoi la laideur est-elle le reflet ?

 

« La Nef » N°254 de décembre 2013.

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