A la messe : présider ou célébrer ?

Dans de nombreux communiqués de presse, dépêches ou articles de blogs, il semble y avoir une confusion : on annonce la messe du Nième dimanche ou pour la fête de Z. « présidée » par Mgr Y. Sous entendu : ce sera bien Mgr Y qui célébrera la messe, et cette messe sera concélébrée avec le P. O. et l’abbé P. Dans le langage général contemporain, nous finissons par avoir l’impresssion que les prêtres « président » les messes et ne les « célèbrent » pas (ou plus ?). Or c’est fautif, même si cette nomenclature est même revendiquée au nom de la réforme liturgique, car elle peut sous entendre une concélébration, ce qui était rarissime avant le Concile.


Soyons donc précis : dans l’absolu, une messe peut être présidée, par exemple par un prélat, sans être célébrée par lui. Le Cérémonial des Évêques de 1984 le prévoit (cf. CE num. 175 à 178), et l’excellent site ceremoniaire.net le mentionne :

Il existe des situations pastorales où il serait approprié qu’on voie l’évêque présider, sans être le célébrant principal de l’Eucharistie. Les funérailles des parents d’un prêtre, la messe de jubilé d’un prêtre sont des situations où cette forme de liturgie résout des questions pratiques d’étiquette et de bon sens pastoral. En de telles circonstances, le Cérémonial des évêques prévoit ce qu’on appelait jadis une « Messe en présence d’un haut prélat » .Un prêtre, en aucun cas un autre évêque, célèbre la liturgie de l’Eucharistie, tandis que l’évêque préside la liturgie de la Parole et donne la bénédiction finale.

Cette forme de célébration est également courante dans les monastères, où en fait l’abbé se contente de concélébrer mais préside, alors que c’est le moine « hebdomadier » qui est le célébrant (principal). Le président (en l’espèce l’abbé) qui n’est pas le célébrant (principal) donne alors la bénédiction finale et se place en dernier dans la procession de sortie. C’est la forme la plus minimaliste de présidence, sachant que pour une célébration pontificale, par exemple à la messe stationale d’un évêque dans sa cathédrale pour une célébration de 1er ordre (ex : la Pentecôte), il sera bienvenu – dans la mesure du possible et des compétences – de déployer tous les attributs de la « chapelle pontificale » à savoir les trois diacres, les portes insignes, le ou les chapiers assistants, ainsi que les quatre chantres en chape au lutrin.

Pour pousser plus loin la réflexion, on peut également constater que le mot « célébration » se réfère à une réalité sacramentelle, tandis que le mot de « présidence » renvoie à l’idée de préséance en dignité de la personne (le clerc) qui dirige la prière de tous. Pour la liturgie non sacramentelle, comme l’office divin, l’usage du rite romain donne une grand importance à la « présidence » et même à la préséance, puisqu’il faut que les antiennes et l’hymne soient entonnés dans l’ordre de dignité au chœur, lorsque ce dernier est précisément, « présidé », notamment pour les fêtes de premier ordre. L’usage est de faire entonner l’hymne, la première antienne et celle du cantique évangélique au président, les deux autres    antiennes étant entonnées par le premier et le second diacre. Notons au passage qu’il est assez curieux de voir certains clercs revendiquer une « présidence » pour la liturgie de la messe mais n’en plus vouloir en cas de célébration de la liturgie des heures, réduisant ainsi conséquemment l’office divin à une sorte de dévotion en commun, à la manière du chapelet, et non plus la prière de l’épouse à l’époux que décrit la Présentation Générale de la Liturgie des Heures (PGLH), qui même si elle n’est pas sacramentelle revêt cependant une importance capitale en tant qu’acte proprement liturgique et public.


A la messe célébrée pontificalement par l’évêque dans son diocèse, le président est assisté de ses diacres et des portes insignes.

Le langage liturgique de la plupart des gens, et disons le des journalistes et autres « communicants en Église » fait ainsi depuis maintenant quelques années une sorte de confusion entre deux notions à distinguer : « célébrer » n’est pas forcément « présider », et « présider » n’est pas forcément « célébrer ». Cela s’explique notamment par l’évolution des rubriques de la messe depuis la réforme liturgique, puisque justement le célébrant, ne se rendant à l’autel que pour le sacrifice eucharistique, est bien en position de « présidence » pour la liturgie de la parole – la partie non sacramentelle de la liturgie de la messe -, alors qu’avant le Concile, tout se déroulait à l’autel, y compris les lectures – sans même mention de l’assemblée présente qu’il ne s’agissait en aucun cas de diriger. Même l’Orate fratres dans le rite romain ne s’adresse en fait pas à l’assemblée mais au clergé présent au sanctuaire. Notons également que la façon actuelle de célébrer est bien en rapport étroit avec la forme de la messe pontificale (par essence « présidée au trône » par l’évêque) d’avant le Concile, puisque beaucoup de gestes et attitudes autrefois « pontificales » ont été introduites dans la façon ordinaire et actuelle de célébrer pour un simple prêtre, la plus marquante d’entre elles étant de célébrer « au siège » et non pas « à l’autel ».

Par ailleurs, l’office divin – liturgie des heures – peut donc dans l’absolu, en l’absence de prêtre – être « présidé » par un non prêtre, par exemple un diacre, ou même le cas échéant par un lecteur / acolyte (i.e. le sous-diacre cf. Ministeria Quaedam, 1972 et CIC. 230 § 3), parce qu’il n’est pas sacramentel. Celui qui préside signifie que l’assemblée est réunie pour la célébration au nom du Christ en tant qu’Église. Par contre, un non prêtre ne peut jamais présider une messe, même s’il ne célèbre pas le sacrement, puisque celui qui préside est supposé « diriger » la prière de tous, y compris de celui (ou ceux) qui (con)célèbre(ent) le sacrement eucharistique. Ces petites précisions sont importantes, pour ne pas laisser croire que c’est l’assemblée elle-même qui « célèbre l’eucharistie » tandis que le prêtre se contente de « présider » l’action de cette dernière, qui serait alors fondée à imaginer avoir une action relevant du sacerdoce ministériel et du sacerdoce commun. Cette manière de voir est malheureusement assez répandue et a même été dénoncée explicitement et même de manière assez
sèche par Redemptionis Sacramentum (2004).

42 – Il est nécessaire de reconnaître que l’Église ne se forme pas par une décision humaine, mais qu’elle est convoquée par Dieu dans l’Esprit Saint et qu’elle répond par la foi à son appel gratuit: en effet, le mot ekklesia est en rapport avec klesis , qui signifie « appel ».[Cf. Congrégation pour le Culte Divin et la Discipline des Sacrements, Instruction Varietates legitimae, n. 22: AAS 87 (1995) p. 297.] On ne peut donc pas considérer le Sacrifice eucharistique dans le sens univoque de «concélébration» du prêtre avec le peuple qui est présent.[ Cf. Pie XII, Lettre encyclique Mediator Dei: AAS 39 (1947) p. 553.] Au contraire, l’Eucharistie célébrée par les prêtres est un don «qui dépasse radicalement le pouvoir de l’assemblée [ … ]. Pour être véritablement une assemblée eucharistique, la communauté qui se réunit pour la célébration de l’Eucharistie a absolument besoin d’un prêtre ordonné qui la préside. D’autre part, la communauté n’est pas en mesure de se donner à elle-même son ministre ordonné».[ Jean-Paul II, Lettre encyclique Ecclesia de Eucharistia, n. 29: AAS 95 (2003) p. 453; cf. Concile Œcuménique de Latran IV, 11-30 novembre 1215, chap. 1: DS 802; Concile Œcuménique de Trente, Session XXIII, 15 juillet 1563, Doctrine et canons sur la sacrée ordination, chap. 4: DS 1767-1770; Pie XII Lettre encyclique Mediator Dei: AAS 39 (1947) p. 553.] Il est nécessaire et urgent de tout mettre en œuvre pour écarter toute ambiguïté dans ce domaine, et apporter un remède aux difficultés qui ont surgi ces dernières années. Ainsi, il ne faut employer qu’avec prudence des expressions telles que «communauté célébrante» ou «assemblée célébrante», qui sont traduites dans d’autres langues modernes par «celebrating assembly», «asamblea celebrante», «assemblea celebrante», et d’autres de ce genre.

Sur ce sujet précis, et surlequel nous souhaiterions appeler l’attention de nos lecteurs et de tous ceux qui sont chargés de l’organisation de la liturgie dans les sanctuaires et paroisses, nous renvoyons à un excellent contre-exemple ici….

Rappelons enfin que plus un office liturgique est « présidé », précisément, moins le « président » agit et plus il est assisté par ses diacres au premier chef, mais aussi par les autres ministres. Si on pousse au bout de sa logique la notion de présidence liturgique, avouons le donc : il y a d’ordinaire que peu de messes rituellement « présidées », puisque dans énormément de cas, c’est même la forme la plus simple de la messe qui est retenue, avec le formulaire de la messe lue et non chantée. Pour éviter toute méprise ou incompréhension dommageable, il est donc préférable de dire que la messe sera célébrée par Mgr Y. et non pas seulement « présidée », à moins que le prélat en question ne célèbre pas (ce qui demeure rare, même si c’est possible, comme on l’a vu). Pourquoi ? Non seulement pour être précis dans les termes liturgiques que l’on emploie mais aussi pour ne pas laisser s’affadir la distinction nécessaire entre sacerdoce commun et sacerdoce ministériel, distinction indispensable au fleurissement des vocations de prêtres. Si on veut mentionner que c’est une messe concélébrée, on peut alors très bien le préciser : la messe sera célébrée par Mgr Y et concélébrée par le Père O et l’abbé P.

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