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Schola Saint Maur

Nous avons besoin d’un nouveau mouvement liturgique, qui donne le jour au véritable héritage du concile Vatican II

Cantate Domino canticum novum

Le démon de midi – L’acédie, mal obscur de notre temps


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Pour continuer nos réflexions préparatoires à notre « dîner du cercle des hommes », voici une autre référence bibliographique absolument nécessaire :


Jean-Charles Nault préface de Marc Ouellet, Editeur : L’ÉCHELLE DE JACOB, parution: 17/10/2013
« Le démon de l’acédie, qui est appelé aussi « démon de midi », est le plus pesant de tous », écrit Evagre au IVe siècle. Nos contemporains ignorent tout de l’acédie. Peu d’entre eux savent que c’est elle que la tradition spirituelle a identifiée avec le fameux « démon de midi » redouté par ceux qui traversent la « crise de la quarantaine ». Pourtant, si le mot a été oublié, le phénomène qu’il recouvre, lui, n’a pas disparu.

Qu’il suffise de lire les textes savoureux des premiers moines du désert ! L’expression même de « démon de midi » devrait éveiller notre vigilance. Habituellement, le démon est associé à la nuit et non au jour ! Ne serait-ce pas justement ce caractère inattendu d’un démon venant attaquer en plein jour qui ferait de l’acédie un mal si redoutable ? Quand le soleil de midi irradie sa lumière éclatante, l’acédie, elle, comme un mal obscur, plonge le coeur de celui qu’elle attaque dans la grisaille de la lassitude et la nuit du désespoir, Ce livre, au style simple et direct, se présente comme la mise à disposition, pour un large public, d’une longue recherche sur l’acédie.
L’auteur a eu l’intuition que celle-ci ne concernait pas seulement les moines, mais qu’elle menaçait tous les états de vie et qu’elle touchait directement la relation de l’homme avec Dieu. Au fil des pages, le lecteur se sent interpellé et engagé à considérer de nouveau ce qui fait l’essentiel de son existence.

Ajoutons que ce livre es tune sorte de « digest » de sa thèse de doctorat en théologie sous le titre La Saveur de Dieu, soutenue en 2001 à l’Institut Jean-Paul II au Latran et qui a remporté le prix Henri de Lubac en 2004. Le président du comité du prix n’était autre que le Cardinal Ratzinger, qui à cette occasion, relevait en une seule phrase résumant parfaitement la pensée du moine devenu depuis abbé de S. Wandrille :

« Le titre bien suggestif, La saveur de Dieu, est plus qu’une invitation à retrouver la joie du dynamisme de l’agir humain tendu vers Dieu. Je vous remercie pour cette précieuse contribution scientifique sur l’acédie. Elle servira sans aucun doute à beaucoup d’âmes, assoiffées de perfection, à retrouver les délices d’une vie spirituelle abreuvée à la source intarissable de l’Amour éternel. »

Évidemment cette phrase témoigne non seulement de l’excellence di propos du P. Nault, mais aussi de l’intelligence et de la culture exceptionnelles de notre pape émérite. En tout cas, pour vous donner l’avant-goût de cet ouvrage décisif, voici une présentation de la pensée du TRP Abbé dom Nault, abbé de S. Wandrille, avec le texte d’une conférence qu’il a prononcé sur le sujet à la demande du P. Matthieu Rougé, l’aumônier des élus chrétiens à Lourdes en 2011

 

Retrouver le goût du service de Dieu et des frères

Pèlerinage des Élus Chrétiens, Lourdes,Vendredi 8 avril 2011

    Tout d’abord, je voudrais vous dire combien je suis heureux, mais aussi impressionné, de me trouver avec vous, ce matin, à Lourdes, pour un moment de méditation spirituelle. Je remercie le Père Matthieu Rougé de m’avoir ainsi convié à vous dire quelques mots, même si je le fais « avec crainte et tremblement ». C’est aussi, pour moi, l’occasion d’exprimer publiquement ma reconnaissance et celle de l’abbaye envers Monsieur Charles Revet, pour l’amitié, le soutien et l’aide précieuse qu’il a toujours témoignés à notre égard, depuis de nombreuses années.

    En proposant, comme titre de cette intervention, « Retrouver le goût du service de Dieu et des frères », le Père Matthieu Rougé semble nous indiquer que nous avons « perdu » quelque chose. Il s’agit de « retrouver » un goût, une saveur, que nous avons perdus. Comment ne pas penser immédiatement à ce « dégoût spirituel », ce « dégoût des choses de Dieu » auquel la tradition spirituelle a donnée, depuis le IV° siècle, un nom étrange : l’acédie ?

    Ce n’est ni le lieu ni le moment de faire ici une présentation approfondie de ce phénomène à la fois complexe et redoutable qu’est l’acédie. Nous pourrons en parler à un autre moment, si vous le souhaitez. J’ai pensé, cependant, articuler mon propos, ce matin, autour de 3 attitudes spirituelles fondamentales (la joie, la liberté et la fidélité) dont on peut dire qu’elles sont comme le contre-pied des trois manifestations principales de l’acédie qui sont : la tristesse, le sentiment d’étouffement et l’infidélité. « La joie d’être sauvés », « La liberté des enfants de Dieu », « La fidélité du serviteur », voilà trois attitudes qui, parmi beaucoup d’autres, peuvent nous permettre, je pense, de « retrouver le goût du service de Dieu et des frères ».

 

I. La joie d’être sauvés

    Acédie, akèdia en grec, signifie littéralement « manque de soin pour son salut ». L’acédie est donc le fait de ne plus se préoccuper de sa vie spirituelle, considérée comme un fardeau ou une exigence qui nous attriste en ce sens qu’elle nous oblige à des renoncements. L’acédie se manifeste alors comme une véritable tristesse de Dieu (saint Thomas dit « tristesse du bien divin »). Face à cela, nous sommes appelés à retrouver la joie du salut.

    Pour illustrer cette première attitude, je voudrais partir d’un épisode bien connu de l’évangile de Luc, qui me semble particulièrement bien adapté au temps liturgique que nous vivons : le carême. Il s’agit de la conversion de Zachée, le chef des collecteurs d’impôts, au chapitre 19 de saint Luc. Cet épisode se présente comme un texte très bien construit, fait de deux parties bien agencées.

    Dans la première, Zachée cherche à voir qui est Jésus et il en prend les moyens. Il réussit à surmonter son handicap pour obtenir ce qu’il veut : il monte sur un sycomore et attend Jésus qui doit passer par là.

    Dans la deuxième partie, non seulement Zachée réussit à voir Jésus, mais il peut aussi lui parler. Mieux encore, il le reçoit dans sa maison, il lui offre le gîte et le couvert. Alors, debout, solennellement, Zachée fait à Jésus sa déclaration de conversion. Il fait un gros don aux pauvres et répare les torts qu’il a pu commettre. Par la grâce de Dieu, les richesses du publicain deviennent alors charité et justice. La leçon est claire : il n’y a pas de faute à être riche ; ce qui importe, c’est de savoir bien user de ses richesses.

    Pourtant, une lecture plus attentive peut nous permettre d’entrer plus profondément dans le mystère du salut, car c’est bien de cela qu’il s’agit.

    Zachée semble au centre du récit. Saint Luc n’a guère l’habitude de donner des détails concernant les personnages qu’il évoque. Mais ici, il nous fait une description assez précise du chef des publicains, nous révélant qu’il est petit de taille et grand par ses richesses. Bien plus, il nous indique son nom, Zachée, qui signifie « le pur », « l’innocent ». Est-ce une ironie de Luc? En tout cas, les habitants de Jéricho ont certainement saisi l’inconvenance de ce nom. Leur réaction violente en voyant Jésus entrer chez Zachée le montrera bien.

    Zachée est monté dans un arbre, pour voir sans être vu, mais Jésus l’interpelle par son nom. Il descend alors aussi vite qu’il est monté et accueille Jésus chez lui, avec joie. On peut rapprocher ce texte d’un passage du livre de la Genèse, où Abraham donne l’hospitalité à trois hommes qui lui apparaissent au chêne de Mambré (Gn 18, 1-14). Dans les deux récits, se trouve un arbre, un chêne ou un sycomore, tous deux des arbres sacrés. Dans les deux récits, on retrouve le même empressement à accueillir l’hôte qui s’invite lui-même ; enfin, dans les deux récits, cet hôte mystérieux est identifié au « Seigneur ». Zachée, comme Abraham, reconnaît dans son hôte la visite de Dieu.

    Car c’est bien la rencontre avec le Seigneur qui provoque la déclaration de conversion, non pas une belle déclaration de principe, mais bien plutôt une déclaration d’impôts… Zachée reste un homme d’argent au coeur même de sa conversion : il ne se paie pas de mots, mais de chiffres! Ses paroles sont des pourcentages : il donnera « la moitié », il rendra au « quadruple ». Le coeur de Zachée change, mais son argent, lui aussi, change de mains. Zachée, dans le salut qui arrive aujourd’hui, reconnaît le passé (il a volé) et s’engage pour l’avenir (il va réparer).

    On découvre alors la signification profonde de son nom. En effet, Zachée peut se traduire aussi par « déclaré innocent », « acquitté ». Zachée est sauvé, est innocenté, il est rendu à la dignité de « fils d’Abraham ».

    Mais il faut aller plus loin. Car, en réalité, ce n’est pas Zachée le centre du récit, c’est Jésus. En effet, deux personnages sont à la recherche l’un de l’autre : si Zachée, le chef des publicains « cherche » à voir qui est Jésus, Jésus, lui, « Le Fils de l’homme », déclare être venu « chercher » ce qui est perdu, les publicains et les pécheurs. Cherchant à voir Jésus, Zachée fait ce qu’il faut pour renverser la situation : il n’hésite pas à monter dans un arbre pour voir celui qu’il cherche. Mais arrivé sous le sycomore, il n’est pas dit que Zachée voit Jésus mais l’inverse ; c’est Jésus qui « lève les yeux » vers lui, car lui aussi le cherche. Jésus prend l’initiative. Il se fait mendiant pour donner sans blesser. Il s’adresse au publicain comme un simple prédicateur ambulant en quête de son dîner : « Zachée, descends vite ». Il y a dans cette hâte du Christ une sorte d’humour plein de tendresse, un peu comme si le Seigneur voulait lui dire : Zachée, j’ai faim, dépêche-toi, comme il avait dit à la Samaritaine ; j’ai soif, donne-moi à boire! En réalité, je suis surtout impatient de me trouver dans ta demeure pour que s’accomplisse en toi le mystère de salut que je suis venu apporter au monde.

    Jésus lève les yeux, comme il le fait lorsqu’il s’adresse à son Père. Et le premier mot qu’il prononce, c’est le nom de Zachée. Jésus le rétablit dans sa dignité d’homme, il le remet « debout », l’attitude de la prière et de la familiarité avec Dieu. Le chef des publicains se perdait dans l’anonymat de la foule, il est rétabli dans sa dignité de « fils d’Abraham », héritier de la promesse. La foule empêchait Zachée de voir Jésus. Elle voudrait maintenant empêcher Jésus d’aller loger chez Zachée. Mais Jésus réfute publiquement l’opinion soutenue par les Rabbis selon laquelle les pécheurs publics ne peuvent prétendre au salut. « Aujourd’hui, le salut est arrivé dans cette maison ». C’est Jésus, le salut en personne, qui est entré chez Zachée, Jésus, celui qui « est venu pour sauver ». Le salut pour Zachée, certes, mais aussi, par voie de conséquence, pour les pauvres et ceux qui avaient été dépouillés. Zachée cherchait à voir Jésus ; toute l’action de Jésus consiste à lui ouvrir les yeux sur les autres. Renvoyé à lui-même, il est aussi renvoyé à ses frères, les pauvres, il est envoyé en mission.

    Tel est le mystère bouleversant de notre salut. Nous cherchons à voir Jésus, mais nous découvrons que c’est Jésus lui-même qui nous cherche, qui nous poursuit de son amour. Nous voulons monter pour rencontrer Dieu, mais nous découvrons que c’est Dieu lui-même qui est descendu pour planter sa tente parmi nous. Comme l’écrivait saint Irénée de Lyon, au II° siècle, « Le Verbe de Dieu qui a habité parmi l’homme, s’est fait fils de l’homme pour habituer l’homme à recevoir Dieu, et pour habituer Dieu à demeurer parmi l’homme, selon le bon plaisir du Père ».

    À chacun de nous, Dieu dit : « Aujourd’hui, il faut que j’aille demeurer chez toi ». Dans l’Eucharistie, Jésus vient frapper à la porte de notre coeur : « Voici que je me tiens à la porte et que je frappe : si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui pour souper, moi près de lui et lui près de moi » (Ap 3, 20). Si nous ouvrons la porte de notre coeur, Jésus viendra vraiment « demeurer » chez nous. Mais Jésus est aussi le vrai Temple, le seul et unique sanctuaire, d’où coule la fontaine de l’eau vive jaillissant pour la vie éternelle, c’est lui qui vient sanctifier notre demeure lorsque nous ouvrons notre cœur pour accueillir sa Parole et que nous le recevons dans l’Eucharistie.

    Jésus, c’est toi le vrai Zachée, c’est toi, le Pur et l’Innocent, qui es mort pour les coupables que nous étions et qui n’attends qu’une chose : que nous te recevions avec joie.

 

II. La liberté des enfants de Dieu

    Au IV° siècle, Evagre le Pontique insiste sur la double dimension de l’acédie : une dimension spatiale (le sentiment d’être à l’étroit) et une dimension temporelle (le sentiment que le temps s’est arrêté). Arrêtons-nous, pour l’instant, sur la dimension spatiale. L’acédie se présente comme un sentiment d’étouffement, un sensation d’être à l’étroit dans le lieu – qu’il soit géographique, psychique ou spirituel – où l’on se trouve. L’acédie engendre alors la tentation de quitter le lieu, mais aussi de transgresser les limites, d’acquérir une liberté conçue comme une absence de contraintes.

    Face à cette acédie, nous sommes appelés retrouver la véritable liberté, la liberté des enfants de Dieu. Ici, peut nous éclairer le texte de Rm 8, 14-15 : « Tous ceux qui sont mus par l’Esprit de Dieu, ceux-là sont fils de Dieu. Aussi bien n’avez-vous pas reçu un esprit d’esclaves pour retomber dans la crainte ; vous avez reçu un esprit de fils adoptifs, qui nous fait nous écrier : Abba, Père ! ».

    Cette question de la liberté me semble d’une telle importance et d’une telle actualité, que je souhaiterais m’y arrêter un peu.

    On peut dire que l’un des plus grands bouleversement de la pensée chrétienne a pour origine la question de la liberté. C’est, en effet, au XIV° siècle que le franciscain Guillaume d’Ockham (1300-1350) élabore, en opposition à saint Thomas d’Aquin, une nouvelle conception de la liberté, qu’il appelle « liberté d’indifférence » (libertas indifferentiæ). Pourquoi ce nom ? Parce que, selon lui, l’homme est dans une indétermination totale, dans une indifférence totale, face au bien ou au mal.

    Il faut bien réaliser que nous sommes, aujourd’hui, tellement marqués par cette conception, que nous avons de la difficulté à nous représenter la liberté autrement que comme la possibilité de choisir entre des contraires. Or cette nouvelle conception élaborée par Ockham est une véritable révolution par rapport à la conception classique de la liberté. Pour la tradition philosophique et théologique, et saint Thomas d’Aquin en particulier, la liberté est le pouvoir qu’a l’homme – pouvoir qui appartient conjointement à l’intelligence et à la volonté – d’accomplir des actions de qualité, des actions bonnes, des actions excellentes, des actions parfaites, quand il veut et comme il veut. La liberté de l’homme est donc, selon lui, la capacité qu’il a d’accomplir facilement, durablement et joyeusement, des actes bons. Cette liberté est définie par l’attrait du bien.

    Guillaume d’Ockham, lui, fait de la liberté un moment « antérieur » à l’intelligence et à la volonté. L’homme n’est plus du tout attiré par le bien. Il se trouve dans une indifférence totale face au bien et au mal. Pour qu’il puisse choisir entre bien et mal, il va donc falloir l’intervention d’un élément extérieur, qu’Ockham identifie avec la loi. Désormais, selon cette conception, c’est l’obéissance à la loi qui va définir le bien : « c’est bien parce que la loi me le demande » et non plus « la loi me le demande parce que c’est bien ». Nous sommes ici en présence d’une véritable révolution.

    S’il n’y a plus d’attrait qui nous pousse vers le Bien, cela veut dire que l’homme n’a plus en lui ce que saint Thomas appelait les « inclinations naturelles » et dont il faisait une pièce maîtresse de sa doctrine morale. De par sa création à l’image et à la ressemblance de Dieu, l’homme naturellement est orienté vers le Vrai, vers le Bien, vers Dieu, vers l’union au sexe opposé, vers la conservation de la vie. Ockham, lui, rejette les inclinations naturelles. Elles lui semblent porter atteinte à sa liberté. Il pense que si l’homme est naturellement orienté vers le Bien, alors il n’est plus libre.

    Qu’est-ce qui va désormais amener l’homme à choisir ? Il faut un élément extérieur, extrinsèque, qu’Ockham identifie avec la loi de Dieu. Cependant, selon lui, cette loi de Dieu n’a pas de relation intrinsèque, intérieure, avec le bien. Elle est le fruit de la liberté divine, qui est le summum de l’indifférence. Pour Ockham, Dieu a décrété des commandements dans le Décalogue par indifférence. Il aurait pu dire autre chose. Il aurait pu dire : « tu dois tuer », « tu dois commettre l’adultère », et c’est cela qu’il aurait fallu faire. Ici naît la morale de l’obligation. Puisque la bonté de l’agir n’est plus à l’intérieur de cet agir, il faut un élément extérieur qui vienne le pousser à choisir. Cet élément, c’est la loi de Dieu. L’homme agit en fonction d’une loi qui n’est plus inscrite en lui, qui lui est totalement extérieure, qui est totalement arbitraire et que l’homme ne doit accomplir que par décret de Dieu.

    Qu’y a-t-il de pervers dans ce raisonnement ? Au début, rien ne change concrètement. On continue de suivre la loi du Décalogue. Ce qui change, c’est la raison pour laquelle on le fait. On ne suit pas le Décalogue parce qu’il y a une bonté interne au commandement. On suit le Décalogue simplement parce que Dieu le commande, indépendamment d’une valeur bonne en elle-même. Mais le jour où l’autorité de Dieu est remise en cause, tout s’arrête : qui est Dieu pour m’imposer cela, finalement ?

    La morale kantienne poussera encore plus loin le point de vue d’Ockham : la bonté de l’acte vient uniquement de son caractère obligatoire, au point que si jamais l’homme trouve un peu de plaisir dans ce qu’il fait, l’acte n’est plus moral. Plus c’est obligatoire, plus ça contrarie les aspirations profondes de l’homme, meilleur c’est. Le jansénisme vient très facilement s’engouffrer là-dedans.

    A l’apparition du positivisme, la Loi de Dieu sera remise en cause : « Qui donc est Dieu pour m’imposer sa Loi ? » Le critère du bien deviendra alors la loi civile. Plus tard encore, lorsque la loi civile sera elle-même remise en cause, on se mettra autour d’une table et on essaiera de trouver un « consensus ». Vous voyez comment les questions de bio-éthique sont au cœur de cette problématique.

    Face à cette perversion de la liberté, considérée comme la possibilité de choisir et la possibilité de « transgresser » , il nous faut redécouvrir la vraie liberté des enfants de Dieu, qui est la liberté de faire le bien, c’est-à-dire une liberté de qualité.

    Selon cette conception de la liberté, la loi n’est plus le critère du bien, mais elle est un pédagogue qui aide à faire le bien. Bien plus, l’homme possède en lui une autre Loi, une loi de liberté, qui est l’Esprit Saint lui-même. L’Esprit Saint vient nous guider de l’intérieur vers la vérité tout entière. Dans ce cas, il n’y a plus de contradiction, d’opposition, entre liberté et loi. La loi intérieure n’est pas là pour contraindre ma liberté, mais pour m’aider à devenir vraiment libre.

    En commentant Rm 8, 14 que je vous citais tout à l’heure, saint Thomas d’Aquin a des phrases magnifiques. Voici ce qu’il dit, substantiellement. La traduction de Rm 8, 14 qu’il avait sous les yeux disait ceci : « Qui Spiritu Dei aguntur, hi sunt filii Dei », c’est-à-dire : « Ceux qui sont agis par l’Esprit de Dieu, ceux-là sont fils de Dieu ». Saint Thomas s’intéresse au passif « aguntur ». Quels sont ceux qui « sont agis » ? se demande-t-il. Il répond : ce sont les animaux, qui sont agis, mus, par leurs instincts. Ils ont faim, ils mangent. Ils ont soif, ils boivent. Ils ont envie de se reproduire, ils se reproduisent. L’homme au contraire, en tant qu’être créé à l’image et à la ressemblance de Dieu, est maître de ses actes. Les hommes « agunt », ils agissent. Mais les saints, les spirituels, s’ils agissent (agunt) en tant qu’hommes, de nouveau ils sont agis (aguntur), mais cette fois ils le sont par un instinct qui n’est plus charnel, mais par l’instinct du Saint-Esprit (instinctus Spiritus Sancti). Celui-ci nous configure au Fils, pour que nous soyons fils dans le Fils. Toute notre vie morale, c’est donc de nous laisser agir par l’Esprit. Et c’est le don de la sagesse qui nous aide à le faire, nous donnant une « connaturalité » avec le bien qui nous permet de sentir les choses comme Dieu les sent. N’est-ce pas magnifique ?

    Pour illustrer encore cela, je voudrais vous dire quelques mots sur la Vierge Marie, puisque nous sommes à Lourdes, plus particulièrement sur le mystère de l’Immaculée Conception. Depuis des siècles, nous respirons, dans l’air ambiant, ce soupçon qu’une personne qui ne pèche pas du tout est au fond ennuyeuse ; que quelque chose manque à sa vie ; on nous fait croire subtilement qu’être véritablement hommes comprend également la liberté de dire non, de descendre au fond des ténèbres du péché et de vouloir agir tout seuls ; on veut nous faire croire que si nous faisons toujours le bien, nous perdons notre liberté.

    Cependant, le mystère de l’Immaculée Conception nous fait comprendre, au contraire, que l’homme qui s’abandonne totalement entre les mains de Dieu ne devient pas une marionnette, une personne consentante et ennuyeuse, qui perdrait sa liberté. Car, en réalité, seul l’homme qui se remet totalement à Dieu trouve la liberté véritable, découvre l’ampleur vaste et créative de la liberté du bien. L’homme qui se tourne vers Dieu ne devient pas plus petit, mais plus grand, car grâce à Dieu et avec Lui, il devient vraiment lui-même. Plus encore, il est appelé à devenir Dieu par participation. Et c’est lorsqu’il sera totalement participant de la nature divine, qu’il sera pleinement lui-même, qu’il sera pleinement libre. D’autre part, l’homme qui se remet entre les mains de Dieu ne s’éloigne pas des autres en se retirant égoïstement dans le bien ; au contraire, ce n’est qu’alors que son cœur s’éveille vraiment et qu’il devient une personne sensible et donc bienveillante et ouverte à tous.

    Plus l’homme est proche de Dieu et plus il est proche des hommes. Nous le voyons précisément en Marie. Le fait qu’elle soit totalement auprès de Dieu est la raison pour laquelle elle est également si proche de tous les hommes. La gloire de Dieu dont elle est participante abolit toute distance et a pour effet de la rendre présente à chacun de nous, à tout moment de son existence, comme si chacun de nous était pour elle unique au monde.

    Telle est la liberté à laquelle nous sommes appelés : la liberté des enfants de Dieu.

 

III. La fidélité du serviteur

    La deuxième dimension de l’acédie est une dimension temporelle, nous l’avons dit. Selon cette dimension, l’acédie se présente comme une incapacité de durer, de persévérer. L’esprit d’acédie, démon de midi, vient nous faire regretter de nous être engagés. Au milieu de la journée, ou au milieu de la vie, nous sommes tentés de désespérer devant l’apparente infécondité de notre « matinée ». Arrive alors la tentation de remettre en cause notre engagement et de penser qu’il est encore temps de « faire autre chose ». Face au découragement et à la tentation d’infidélité, nous sommes appelés à redécouvrir la fidélité de Dieu et, en particulier, la fidélité du serviteur.

    Pour illustrer cette troisième attitude, je voudrais revenir sur un texte fondamental qui, là encore, est particulièrement adapté à la période que nous vivons liturgiquement : il s’agit du récit du lavement des pieds, au chapitre 13 de l’évangile de Jean.

    Les exégètes s’accordent aujourd’hui pour reconnaître que l’Évangile de saint Jean comporte deux parties : un livre des signes (Jn 2-12) et un livre de la gloire (Jn 13-21). Cette disposition met fortement l’accent sur le mystère des trois jours, le Mystère pascal. Les signes annoncent déjà et interprètent à l’avance la réalité de ces jours, dont le contenu essentiel se trouve désigné par le mot « gloire ».

    Dans cette structure, Jn 13 revêt une importance particulière. La première partie, à travers le geste symbolique du lavement des pieds, expose la signification de la vie et de la mort de Jésus. Dans cette perspective, la frontière s’efface entre la vie et la mort du Seigneur, qui apparaissent alors comme un acte unique où Jésus, le Fils de Dieu, lave les pieds souillés de l’homme. Le Seigneur accepte le service de l’esclave, et il l’accomplit ; il exécute d’humbles travaux, les plus bas du monde, pour nous permettre d’accéder à la table et de communiquer entre nous et avec Dieu, pour nous accoutumer au culte, à la proximité avec Dieu. Pour l’évangéliste saint Jean, l’acte du lavement des pieds devient la représentation de tout ce qu’est la vie de Jésus : se lever de table, déposer le vêtement de gloire, se pencher vers nous dans le mystère du pardon, se mettre au service de la vie et de la mort humaines.

    A la veille de sa passion et de sa mort, le Seigneur Jésus voulut rassembler autour de lui encore une fois ses Apôtres, afin de leur remettre ses dernières consignes et de leur donner le témoignage suprême de son amour. Entrons, nous aussi, dans la chambre haute et apprêtons-nous à écouter les pensées les plus intimes qu’il désire nous confier ; apprêtons-nous, en particulier, à accueillir le geste et le don qu’il a prévus pour ce dernier rendez-vous.

    « Ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu’au bout » (Jn 13, 1) : Dieu aime sa créature, l’homme ; il l’aime même dans sa chute et ne l’abandonne pas à lui-même. Il aime jusqu’au bout. Il va jusqu’au bout avec son amour, jusqu’à l’extrême : il descend de sa gloire divine. Il dépose les habits de sa gloire divine et revêt les vêtements de l’esclave. Il descend jusqu’au degré le plus bas de notre chute. Il s’agenouille devant nous et nous rend le service de l’esclave ; il lave nos pieds sales, afin que nous devenions admissibles à la table de Dieu, afin que nous devenions dignes de prendre place à sa table – une chose que, par nous-mêmes, nous ne pourrions ni ne devrions jamais faire

    Si Jésus lave les pieds de ses disciples, ce n’est pas seulement pour leur donner une leçon d’humilité, qui aurait pu être comprise assez facilement, même si elle était difficile à accepter. Au contraire, Jésus dit à Pierre : « Par la suite, tu comprendras ». Il y a donc un « mystère » dans ce lavement des pieds, un mystère qu’on ne peut comprendre que par un don nouveau de l’Esprit Saint, reçu par Pierre à la Pentecôte. Jésus apporte une vision nouvelle, une nouvelle façon de vivre, impossible à imiter avec nos seules ressources humaines. Le lavement des pieds semble donc résumer tout l’enseignement et le message de Jésus. Les gestes parlent parfois plus que les paroles.

    Pour indiquer la nouveauté radicale et les mœurs transformées de son Royaume à Lui, Jésus fait ce geste choquant, inacceptable, qui constitue comme une épreuve pour ses disciples, car ils ne peuvent le comprendre. Lui, le Seigneur, se met dans un état de soumission devant ses disciples. Dans aucune culture, un maître ne fait cela. Un chef est un chef. Il est « en haut ». C’est comme si Jésus était en train de dire : « Oui, c’est comme cela qu’on aime dans mon royaume ». C’est pourquoi, avoir les pieds lavés par Jésus n’est pas facultatif, mais c’est la façon d’entrer dans son Royaume.

    La folie de ce geste du lavement des pieds est, pour les disciples, comme une figure, une préparation d’une autre folie : Jésus, dépouillé de ses vêtements, totalement nu, cloué sur une croix et criant : « J’ai soif! Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Sur la Croix, Jésus ne s’identifie plus seulement à l’esclave, mais au criminel et à tous ceux qui se sentent abandonnés de Dieu. C’est par et dans ce geste de faiblesse, à la Croix, dans l’acceptation d’être totalement vaincu, qu’il donne la vie, qu’il sauve l’humanité. En accueillant dans sa chair si sensible et si belle la violence humaine, il la transforme en tendresse et en pardon. Il ouvre la porte de l’amour divin à toute l’humanité.

    Jésus lui-même a eu ses propres pieds lavés par les larmes d’une femme pécheresse (Lc 7, 36), puis, plus tard, par le parfum précieux de Marie de Béthanie (Jn 12, 1-3). Il a expérimenté, dans son être et son coeur, combien ces gestes exprimaient l’amour. C’étaient des gestes relationnels et il a dû en être profondément ému. A son tour, il veut accomplir ce geste à l’égard de ses disciples pour leur exprimer son amour. C’est pourquoi il dépose ses vêtements.

    Dans l’Evangile, on parle des « vêtements » et de la « tunique ». Les vêtements désignent la robe « extérieure » ; la tunique est une sorte de vêtement de dessous, une tenue d’« intérieur », de familiarité. Dans le récit de la Passion, il est dit que les soldats déchirèrent les vêtements, sans doute pour en faire des chiffons. Mais la tunique était trop belle pour cela. Il la tirèrent au sort. Au moment du lavement des pieds, Jésus retira donc le vêtement extérieur. Les vêtements extérieurs manifestent une fonction, ils expriment une certaine identité, dignité, autorité. Ils signifient une place dans la hiérarchie sociale. Certes, Jésus a retiré sa robe pour faciliter le lavement des pieds de ses disciples. Il était alors habillé de la tunique, qui était aussi un vêtement de travail. Mais il y a sans doute une raison plus profonde et plus intérieure à ce geste. D’ailleurs, saint Jean l’indique par sa façon d’écrire, qui révèle et cache, à la fois, le mystère. Les mots qu’il utilise « il dépose ses vêtements » et « il reprend ses vêtements » sont les mêmes que Jésus utilise pour dire, dans l’évangile du Bon Pasteur, qu’il donne (dépose) sa vie et qu’il la reprend (Jn 10, 11.15.17-18). Déposer ses vêtements a donc ici le sens de donner sa vie.

    On pourrait dire que, par ce geste, Jésus, le Verbe de Dieu, le Fils unique bien-aimé du Père, cache sa gloire en empruntant une voie d’humilité et de petitesse. Mais peut-être peut-on dire aussi qu’en ôtant ses vêtements, il est, en réalité, en train de révéler sa vraie gloire, sa vraie nature, le sens profond de sa personne et les désirs intimes de son cœur. Car Dieu est amour et il veut se donner aux êtres humains, les attirer tous au cœur de l’amour trinitaire.

    Dans l’Écriture Sainte, l’eau a une signification de vie, mais aussi de pardon. En lavant les pieds de ses disciples, Jésus leur pardonne. Il lave la saleté de leurs pieds en signe de purification de leur cœur. Il lave les pieds de Pierre, lui pardonnant par avance, car, dans quelques heures, Pierre l’aura renié 3 fois. Les pieds sont un symbole d’autorité et parfois même de dureté. Dans certaines cultures, pour signifier le respect ou la soumission à quelqu’un, on baise ses pieds. Ici, Jésus lave tous les abus d’autorité de ses disciples et tous les désirs de pouvoir et de grandeur qui sont en eux.

    Jésus ne s’incline pas devant des hommes qui le mériteraient, qui en seraient dignes. Parmi ceux dont il lave les pieds, il y a Pierre, nous venons de le dire, mais il y a aussi Judas. Lorsqu’il lave les pieds de Judas, Jésus sait que celui-ci va le trahir. Jésus aime Judas. Il l’avait appelé à le suivre et à devenir son ami. Il ne cherche pas à arrêter ses démarches de mort, mais en lui lavant les pieds, il lui dit : « Je t’aime, quoi qu’il arrive, je t’aime et je t’aimerai toujours ». Lorsqu’il s’agenouille devant tous ces hommes, ses disciples qu’il a choisis et aimés, Jésus connaît toutes ces trahisons, ces reniements. Cela donne à son geste une extraordinaire densité : Dieu se met à genoux devant les pécheurs que nous sommes tous.

    Jésus termine en disant : « c’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous ». C’est la seule fois, dans l’Évangile, que Jésus se propose ainsi lui-même, de manière aussi explicite, comme un « exemple » à imiter. Tout ce qu’il a enseigné, tout ce qu’il a accompli se trouve donc ainsi concentré, résumé dans ce passage de l’Évangile de Jean. En quoi consiste le fait de « nous laver les pieds les uns les autres » ? Qu’est-ce que cela signifie concrètement ?

    Certes, toute œuvre de bonté pour l’autre — en particulier pour ceux qui souffrent et pour ceux qui sont peu estimés — est un service de lavement de pieds. Le Seigneur nous appelle à cela : descendre, apprendre l’humilité, ôter les vêtements qui nous donnent un statut spécial, les masques derrière lesquels nous nous cachons, pour nous présenter humbles, appauvris, vulnérables devant nos frères. Mais nous laver les pieds les uns les autres signifie surtout nous pardonner inlassablement les uns les autres, recommencer sans cesse à nouveau ensemble, même si cela peut paraître inutile.

    Jésus nous appelle ainsi à une attitude entièrement nouvelle, à une façon tout autre – humainement impossible – d’exercer l’autorité. Lui-même se présente « comme celui qui sert » (Lc 22, 27) et il nous invite à sa table. Heureux serons-nous si, lorsqu’il arrivera, il nous trouve en train de veiller. En vérité, il se ceindra lui-même, nous fera mettre à table et, passant de l’un à l’autre, il nous servira ». Tel est notre Dieu, qui se révèle pleinement pour nous en Jésus-Christ.


Conclusion

    Pour retrouver le goût de servir Dieu et les frères, je vous ai donc proposé de cultiver trois attitudes spirituelles : la joie d’être sauvés, la liberté des enfants de Dieu et la fidélité du serviteur. Le Christ nous dit : « Vous n’êtes pas du monde » (Jn 15, 19) et saint Paul renchérit : « Ne vous modelez pas sur le monde présent » (Rm 12, 2). C’est donc que le combat spirituel est inhérent à la condition du chrétien : il consiste à atteindre la liberté d’habiter son cœur, dans la paix, pour y demeurer en Dieu. La demeure à ne quitter à aucun prix, c’est donc le lieu même de l’agir chrétien, cet agir qui se déroule dans l’espace et dans le temps, sous la conduite de l’Esprit Saint. L’Esprit Saint meut le chrétien de l’intérieur et lui donne d’anticiper déjà, dans ses actes, la rencontre définitive dans la demeure éternelle : la maison du Père. Or, ici-bas, l’agir lui-même a une demeure, et cette demeure, c’est l’Église.

    C’est donc dans l’Église que nous atteindrons la vraie joie du salut, la vraie liberté des enfants de Dieu, et la vraie fidélité. Alors, pour terminer, je vous laisse une parole magnifique de saint Augustin, que le Pape Jean-Paul II cite dans sa grande encyclique Veritatis Splendor : « Ne cherche pas à être libéré en t’éloignant de la maison de ton libérateur ! » (S. AUGUSTIN, Enarratio in Psalmum XCIX, 7. Cf. JEAN-PAUL II, Lettre Encyclique « Veritatis Splendor« , n. 87).

Hosanna filio David

CHAQUE ANNÉE, le jour des Rameaux, l’Église, soucieuse de nous donner un aperçu complet du mystère pascal et craignant de ne nous retrouver que le dimanche suivant pour fêter Pâques, nous fait entendre un récit complet des événements de la Semaine sainte. Depuis la réforme liturgique, elle alterne la lecture selon les années et prend, dans l’un des trois évangiles synoptiques le récit de la passion, – bonne occasion de saisir la richesse de chacun de ces trois récits. Elle réserve saint Jean pour le Vendredi saint. Cette année, c’est donc saint Matthieu que nous suivons. Arrêtons-nous sur quelques-unes de ses particularités.

On sait que Matthieu est proche d’un public encore composé en majorité de juifs de naissance et qu’il est donc soucieux de leur montrer que Jésus est bien le Messie attendu et annoncé dans les Écritures. Il retient souvent, dans les événements et les paroles rapportées, ce qui témoigne de cette confrontation permanente avec la parole prophétique. Il semblerait que, si elle fut un trait constant de la pensée de Jésus, elle éclate plus particulièrement à l’heure de la passion. Or Matthieu est le seul à avoir gardé une parole du Christ au moment de son arrestation, au moment où Pierre tente un effort désespéré pour arrêter le cours des événements en frappant le serviteur du grand Prêtre de son épée : « Penses-tu que je ne puisse faire appel à mon Père, qui mettrait aussitôt à ma disposition plus de douze légions d’anges ? Comment s’accompliraient alors les Écritures selon lesquelles il faut qu’il en soit ainsi ? » (26,53-54).

Rien qui ressemble à une fatalité, les événements ne sont pas écrits d’avance. Le Seigneur Jésus sait qu’il a la responsabilité d’accomplir les Écritures, mais cela veut dire : correspondre librement à l’annonce contenue dans les textes prophétiques. C’est ainsi qu’il prend le risque d’obéir, c.à.d. de répondre à l’intention du Père sur lui. Ce qu’il trouve dans les Prophètes, ce n’est pas le parcours fléché de ce qu’il aura à faire et à subir, c’est sa vocation de Serviteur Souffrant qui sauve son peuple au moment précis où il renonce aux moyens de force. En refusant d’utiliser son pouvoir de Fils pour se sortir seul du mauvais pas, il compte plus que jamais sur le Père pour le justifier le moment venu. Là où le péché d’Adam était de capter les dons de Dieu sans référence à lui, pour son propre usage, Jésus s’en remet au Père et lui abandonne son sort.

Dans la confrontation qui suit avec les chefs religieux du Peuple d’Israël, confrontation dure où se joue tout le sort d’Israël encore plus que celui de Jésus, saint Matthieu nous a conservé quelque chose de ce qui fut l’arête vive de la discussion : « Le Grand Prêtre se leva et lui dit : « Tu n’as rien à répondre ? De quoi ces gens témoignent-ils contre toi ? ». Mais Jésus gardait le silence. Le Grand Prêtre lui dit : « Je t’adjure par le Dieu vivant de nous dire si tu es, toi, le Messie, le Fils de Dieu ». Jésus lui répond : « Tu le dis. Seulement, je vous le déclare, désormais vous verrez le Fils de l’homme siégeant à la droite du Tout-Puissant et venant sur les nuées du ciel « . Alors le Grand Prêtre déchira ses vêtements et dit : « Il a blasphémé » » (26,62-65). Le silence de Jésus devant les accusations est noté par d’autres évangélistes, mais on comprend que, ne parvenant pas à prendre Jésus au piège de ses déclarations, le Grand Prêtre veuille l’obliger à se découvrir en employant les grands moyens : « je t’adjure par le Dieu vivant » ! Le moment est donc venu : Jésus va devoir dire ce qu’il a constamment tu : qui il est, en vérité. Le temps de la prudence est passé, et ce n’est plus dans un échange individuel qu’il pourra dire comme à la Samaritaine : « je le suis moi qui te parle » (Jean 4,26), c’est face à tout le grand Conseil d’Israël, face au personnage qui représente l’autorité suprême du judaïsme de ce temps-là. – Es-tu le Messie, le Fils de Dieu ? – Tu le dis (c.à.d. tu emploies le mot juste). Mais Jésus ne s’en tient pas là, il ajoute la citation de Daniel 7,13, bien plus compromettante : il n’est pas seulement le Messie, mais ce mystérieux Fils de l’Homme qui vient de la part de Dieu pour présider au Jugement définitif, il ressemble à un fils d’homme, mais il est bien plus que cela, il vient avec toute la puissance de Dieu pour libérer l’homme de la mort, punir les impies et glorifier les justes.

Et la réaction ne se fait pas attendre…


Michel GITTON

Créé pour la grandeur – le leadership comme idéal de vie

Dans le cadre de la préparation à notre « soirée et dîner des hommes », le lundi de Pâques prochain, précédée par une messe latine et grégorienne (comme il se doit !), voici ci-dessous de quoi partager quelques premières réflexions en avance phase. D’autres idées suivront.

Rappel : cette idée de « cercle des hommes » a mûri dans l’intelligence et la conscience de plusieurs membres de notre clergé, exercent leur ministère sur le territoire de la paroisse Saint Etienne (centre ville de Saint Etienne 42000), dont notre curé. Et les idées maîtresses ont même été formalisées par l’abbé Demets sur son blog consultable ici : la Pipe, la pinte et la croix ! http://defidecatholica.blogspot.fr/2014/01/la-pinte-la-biere-et-la-croix.html

 


Alexandre Havard : Créé pourla grandeur, le leadership comme idéal de vie, 2007. Éditions Le Laurier.

L’auteur nous invite à réfléchir sur deux vertus particulièrement mal connues aujourd’hui : l’humilité et la magnanimité. Loin de s’exclure, elles sont inséparables. La magnanimité et l’humilité sont les vertus spécifiques des leaders. La magnanimité et l’humilité sont des mots dont le contenu est lourd de sens, des mots qui possèdent une charge existentielle et émotionnelle extraordinaire, des mots qui vont droit au cœur car ils sont porteur d’un idéal de vie (…). Le leadership est un idéal de vie qui reconnaît, assimile et propage la vérité sur l’homme.
Principaux titres des chapitres : « L’idéal de la magnanimité », « L’idéal de l’humilité », « Développer le sens moral », « Développer la magnanimité », « Développer l’humilité ».
Alexandre Dianine-Havard est né à Paris. Il a travaillé comme avocat à Strasbourg et Helsinki. Il est le fondateur du Havard Virtuous Leadership Institute (www.hvli.org).
Depuis 1994 il enseigne le leadership dans de nombreux pays. Il réside actuellement à Moscou. Son livre La méthode Havard (2008) a été traduit en 15 langues.

Introduction générale

Dans La méthode Havard, pour un leadership authentique, publié aux États-Unis en 2007, j’ai exposé ma vision du leadership. Cette vision on peut la résumer en dix points :

 

1. Le leadership authentique doit être basé sur une anthropologie authentique : celle qui inclut l’arétologie, la science des vertus. La vertu est une habitude de l’intelligence, de la volonté et du cœur qui nous permet d’atteindre l’excellence et l’efficacité personnelle. Le leadership est intrinsèquement lié à la vertu pour deux raisons : 1) parce que c’est la vertu qui crée la confiance qui est la condition sine qua non du leadership ; 2) parce que la vertu est une force dynamique qui accroît la capacité d’agir, si nécessaire au leader (le mot « vertu » vient du mot latin virtus qui signifie « force » ou « pouvoir ») ; la vertu permet au leader de faire ce que l’on attend de lui.

2. La magnanimité et l’humilité, qui sont principalement des vertus du cœur, constituent l’essence du leadership. La magnanimité est l’habitude de tendre vers de grandes choses. Les leaders sont magnanimes dans leurs rêves, leurs visions et leur sens de la mission ; ils le sont aussi dans leur capacité à se fixer à eux-mêmes et aux autres des objectifs personnels et organisationnels élevés. L’humilité est l’habitude de servir les autres. Pour un leader, pratiquer l’humilité, c’est tirer en avant plutôt que pousser, enseigner plutôt que commander, inspirer plutôt que réprimander. Pratiquer l’humilité, c’est donner à ceux qu’on dirige la capacité de se réaliser eux-mêmes et d’atteindre la grandeur. Le leader est toujours un enseignant ; il est toujours aussi un père ou une mère pour ceux qu’ils dirigent. Les suiveurs du leader sont les personnes qu’il sert. La magnanimité et l’humilité sont les vertus spécifiques du leader : elles constituent ensemble l’essence du leadership.

3. Les vertus de prudence (sagesse pratique), courage, maîtrise de soi et justice, qui sont principalement des vertus de l’intelligence et de la volonté, constituent les fondements du leadership. La prudence augmente la capacité du leader à prendre les bonnes décisions ; le courage lui permet de maintenir le cap et de résister aux pressions de toutes sortes ; la maîtrise de soi subordonne ses émotions et ses passions à sa raison et projette leur énergie vitale dans l’accomplissement de sa mission ; la justice lui permet de donner à chacun son dû. Si ces quatre vertus que l’on appelle cardinales ne constituent pas l’essence du leadership, elles en constituent la base sans laquelle le leadership s’effondre.

4. On ne naît pas leader, on le devient. La vertu est une habitude acquise par la pratique. Le leadership est une question de caractère (vertu, liberté, croissance), et non de tempérament (biologie, conditionnement, stagnation). Le tempérament peut favoriser le développement de certaines vertus et ralentir le développement d’autres, mais il arrive un moment dans la vie du leader ou ses vertus impriment un caractère (un sceau) sur son tempérament, de sorte que son tempérament cesse de le dominer. Le tempérament n’est pas un obstacle au leadership : l’obstacle au leadership est le manque de caractère, l’absence d’énergie morale qui nous rend esclaves de notre constitution biologique.

5. Le leader ne dirige pas au moyen de la potestas ou pouvoir inhérent à ses fonctions. Il dirige au moyen de l’auctoritas, de l’autorité qui provient du caractère. Ceux qui dirigent au moyen de la potestas, parce qu’ils manquent d’autorité, ne sont des leaders que de nom. C’est un cercle vicieux : celui qui manque d’autorité (auctoritas) tend à abuser de son pouvoir (potestas), ce qui provoque une érosion plus ample de son autorité, et le chemin vers l’authentique leadership est pour lui définitivement bloqué. Le leadership n’est pas une question de rang ou de position. Être un leader, ce n’est pas la même chose qu’être un « chef » ou un « patron ». Le leadership est une manière d’être. Toute personne, quelle que soit sa place dans la société ou dans une organisation, peut être un leader.

6. Pour grandir en vertu, il faut : 1) contempler la vertu afin d’en percevoir la beauté intrinsèque et la désirer ardemment (rôle du cœur) ; 2) agir vertueusement d’une manière habituelle (rôle de la volonté) ; et 3) pratiquer toutes les vertus simultanément au moyen d’une attention particulière portée à la prudence, qui est le guide de toutes les vertus (rôle de la raison).

7. Par la pratique des vertus les leaders en arrivent à posséder la maturité sous tous ses aspects : dans leurs jugements, leurs émotions, leur comportement. Les signes de la maturité sont la confiance en soi et la cohérence, la stabilité psychologique, la joie et l’optimisme, le naturel, le sens de la liberté et de la responsabilité, la paix intérieure. Les leaders ne sont ni sceptiques ni cyniques, ils sont réalistes. Le réalisme est la capacité d’entretenir les nobles aspirations de l’âme, même lorsqu’on est assailli par ses propres faiblesses personnelles. Être réaliste n’est pas céder à la faiblesse, mais la dominer par la pratique des vertus.

8. Le leader rejette toute approche utilitariste de la vertu. La vertu n’est pas quelque chose qu’il cultive avant tout pour devenir efficace dans ce qu’il fait. Il cultive la vertu en premier lieu pour se réaliser comme être humain. L’efficacité n’est pas l’objectif de la croissance spirituelle : c’est simplement l’un de ses multiples résultats.

9. Les leaders pratiquent l’éthique des vertus, plutôt qu’une éthique basée sur des règles. L’éthique des vertus ne nie pas la validité des règles, mais elle affirme que les règles ne constituent pas le fondement ultime de l’éthique. Les règles doivent être au service de la vertu. L’éthique des vertus favorise amplement la créativité du leader.

10. La pratique des vertus spécifiquement chrétiennes – la foi, l’espérance et la charité – a une impact formidable sur le leadership. Ces vertus surnaturelles élèvent, renforcent, et transfigurent les vertus naturelles de magnanimité et d’humilité qui constituent l’essence du leadership, et les vertus naturelles de prudence, courage, maîtrise de soi et justice, qui en constituent les fondements. Aucune étude du leadership ne saurait être complète si elle néglige de considérer les vertus surnaturelles.

Créé pour la grandeur (2011) est un approfondissement de mon premier livre La méthode Havard (2007). Ces deux ouvrages constituent ensemble un tout indivisible.

Il m’a fallut deux ans – deux ans de recherches – pour comprendre que la magnanimité et l’humilité sont les vertus spécifiques des leaders. C’est après avoir observé leur vie et leur comportement que j’en suis arrivé à cette conclusion. Deux ans pour deux mots, « quelle misère ! » dira-t-on. Quelle misère, effectivement, s’il s’agissait de mots anodins. Mais voilà que la magnanimité et l’humilité sont des mots dont le contenu est lourd de sens, des mots qui possèdent une charge existentielle et émotionnelle extraordinaire, des mots qui vont droit au cœur car ils sont porteur d’un idéal de vie.

Le leadership est un idéal de vie. Voilà quelle fut ma découverte et voilà quelle fut ma surprise.

On peut et l’on doit baser ses actions sur la prudence, le courage, la maîtrise de soi et la justice. Mais l’on ne peut fonder son existence que sur la magnanimité et l’humilité, sur l’idéal de la grandeur et l’idéal du service : sur l’idéal du leadership. La magnanimité répond à la soif de vivre une vie pleine et intense ; l’humilité répond à la soif d’aimer et de se sacrifier pour les autres. Consciemment ou inconsciemment le cœur de tout être humain éprouve cette soif de vivre et cette soif d’aimer. La magnanimité et l’humilité sont ainsi les conditions sine qua non de la réalisation personnelle.

La magnanimité et l’humilité sont deux vertus que l’on ne saurait séparer l’une de l’autre. Elles constituent ensemble un unique idéal : l’idéal de la dignité et de la grandeur de l’homme. La magnanimité est une affirmation de notre dignité et de notre grandeur personnelle ; l’humilité est une affirmation de la dignité et de la grandeur de l’autre.

La magnanimité et l’humilité sont les fruits d’une appréciation juste de la valeur de l’homme ; la pusillanimité, qui empêche l’homme de se comprendre lui-même, et l’orgueil, qui l’empêche de comprendre les autres, sont les fruits d’une appréciation erronée. Le leadership est un idéal de vie qui reconnaît, assimile et propage la vérité sur l’homme.

 

Sur Facebook : le Cercle E5 https://www.facebook.com/groups/464217903679231/



La Résurrection de Lazare

A RÉSURRECTION de Lazare montre Jésus sous un jour particulièrement humain : il pleure en voyant couler les larmes de l’entourage ; quand il parvient au tombeau, il est « repris par l’émotion ». Les spectateurs ne se trompent pas, eux qui disent : « voyez comme il l’aimait ! ». Le Christ, qui pourtant sait le sens de la vie et de la mort, et qui ne s’est pas précipité pour arriver avant le décès de son ami, est comme désarmé devant la réalité de la mort. Loin de la surplomber de toute sa hauteur, il laisse voir son trouble, comme le plus faible d’entre nous. Pour lui, la mort n’est décidément pas chose normale, elle est comme une atteinte au plan de Dieu, un coup bas donné par le Démon à cette créature merveilleuse que le Père aime et qui est faite pour partager son éternité. Comme nous sommes loin des discours sirupeux qu’on entend souvent autour des cimetières et cette formule : « Dieu l’a rappelé à lui » qui sent à plein nez son platonisme (à ce compte, nous serions une âme tombée pour son malheur dans un corps et rappelée par Dieu à son lieu primitif !).

L’humanité du Christ, c’est aussi sa prière. La résurrection de Lazare donne à Jésus l’occasion d’une requête publique faite au Père du ciel. Mais, curieusement, cette prière prend la forme d’une action de grâce : « Père, je te rends grâce parce que tu m’as exaucé. Je savais bien, moi, que tu m’exauces toujours, mais si j’ai parlé, c’est pour cette foule qui est autour de moi, afin qu’ils croient que tu m’as envoyé ». Avant même que le miracle n’ait lieu, Jésus se sait déjà exaucé ! Il est le Fils qui n’agit que sous le regard et avec le consentement de son Père, donc sa demande coïncide exactement avec la réponse paternelle ; sa supplication est donc en même temps l’expression de sa reconnaissance. Parfois la vie des saints nous donne des approches de ce mystère : quand nous voyons un saint Martin annoncer au païen ébahi que son arbre sacré va s’abattre, non pas sur lui Martin, mais sur de l’autre côté, il n’est pas en train de prendre ses désirs pour des réalités, il est simplement logé dans les volontés divines.

Mais plus intéressant encore, nous voyons comment pour Jésus, la prière confiante se mêle étroitement avec son autorité divine. A peine la prière terminée, il s’écrit d’une voix forte : « Lazare, sors ! » et c’est ce qui se passe. Avait-il besoin de prier, puisqu’en tant que Fils il a reçu du Père le pouvoir de ressusciter les morts (Jn 5,26-29) ? Pour nous, c’est de deux choses l’une : ou nous avons le moyen de faire quelque chose par nous-mêmes et nous le faisons, ou bien nous ne l’avons pas et nous demandons à qui aurait éventuellement la capacité de le faire. Or, pour le Christ, c’est tout un de commander en maître au défunt et de prier son Père, il est si uni à lui qu’il sait bien que celui-ci l’exauce toujours ; s’il demande, ce n’est pas seulement pour donner une leçon aux Juifs, c’est parce que c’est pour lui une nécessité très douce d’en référer toujours à ce Père très bon. Le Fils est Dieu, c’est vrai, mais sa divinité n’est pas un rang, un pouvoir, elle consiste à recevoir parfaitement et à chaque instant du Père son être et son action. C’est ce qu’il fait éternellement dans la Trinité ; sur terre, il demande, il supplie et il agit avec l’autorité du Père.



Petite application de ce principe. On sait que pour les chrétiens d’Orient, dans la prière eucharistique, c’est la supplication à l’Esprit Saint, faite au nom du Christ, l’ »épiclèse », qui consacre le Pain et le Vin, tandis que, pour nous catholiques latins, ce sont les paroles du Christ dites par le prêtre, paroles divines ayant le pouvoir de faire ce qu’elles énoncent, qui opèrent la transsubstantiation. Mais ces deux approches ne sont pas si éloignées qu’on le croit souvent, car, pour le Christ, là encore, la demande coïncide avec sa réalisation et on peut tout autant situer la prière eucharistique dans le mouvement ascendant de Jésus qui s’adresse à son Père et intercède pour nous que dans le mouvement descendant qui l’amène à nous faire au nom de son Père les dons préparés pour nous…

Logeons-nous dans la prière du Christ, pour que la nôtre ressemble de plus en plus à la sienne : « Père, je te rends grâce parce que tu m’as exaucé ! ».

Michel GITTON

Un Missel romain « de Paul VI », avec lectures, en latin, librement téléchargeable

Le Missale romanum cum lectionibus, édité en 1977 editions Libreria editrice vaticana, remis à jour en 2000 (Éditions la Scuola, ISBN 13 : 9788820912406), semble définitivement épuisé. Ce missel plénier contenant tous les textes de la messe lue, ainsi que les lectures (en latin), est largement utilisé dans les bonnes maisons et par les bons prêtres. Nous avions cherché à acheter ce livre en Italie, mais il n’est jamais arrivé. On peut le trouver – rarement et hors de prix !- sur ebay. Certains amis prêtres chanceux en ont récupéré quelques jeux lors du grand saccage dans les séminaires… En dehors de ces occasions toujours bonnes à prendre, il reste très difficile de se procurer ce missel, conforme à l’editio typica altera (1975) du Misssale romanum dit « de Paul VI ». Rappelons que depuis, une nouvelle édition typique du missel d’autel (editio typica tertia)est parue en 2000/2001, promulguée par Jean-Paul II, avec une réimpression contenant quelques amendements sous Benoît XVI.

Bref, nous avions renoncé à trouver cet ouvrage fort utile qui nous aurait largement fait gagner du temps pour notre projet de mis en ligne des textes latins de la liturgie de forme ordinaire, avec leur traduction française : http://www.societaslaudis.org

 


Mais internet est venu à notre secours, et spécialement nos amis d’outre atlantique, (http://www.ccwatershed.org/ ) qui l’ont scanné et mis à disposition en ligne ici :

 

VOLUME I – Avent – Nativité, semaines per annum I à V • Pages 1-733 (Missale Romanum cum lectionibus)

VOLUME I – Avent – Nativité, semaines per annum I à V • Pages 733-1273 (Missale Romanum cum lectionibus)

VOLUME I – Avent – Nativité, semaines per annum I à V • Pages 1273-1983 (Missale Romanum cum lectionibus)

VOLUME II – Carême et Temps pascal • Pages 1-613 (Missale Romanum cum lectionibus)

VOLUME II – Carême et Temps pascal • Pages 613-1305 (Missale Romanum cum lectionibus)

VOLUME II – Carême et Temps pascal • Pages 1305-1932 (Missale Romanum cum lectionibus)

VOLUME III – semaines per annum VI à XXI • Pages 1-739 (Missale Romanum cum lectionibus)

VOLUME III – semaines per annum VI à XXI • Pages 739-1303 (Missale Romanum cum lectionibus)

VOLUME III – semaines per annum VI à XXI • Pages 1303-2031 (Missale Romanum cum lectionibus)

VOLUME IV – semaines per annum XXII à XXXIV • Pages 1-575 (Missale Romanum cum lectionibus)

VOLUME IV – semaines per annum XXII à XXXIV • Pages 575-1189 (Missale Romanum cum lectionibus)

VOLUME V – semaines per annum XXII à XXXIV • Pages 1189-1831 (Missale Romanum cum lectionibus)

Notons au passage que l’équipe du site web Corpus Christi Watershed s’est fait une spécialité de diffuser les éditions pdf des livres liturgiques et que leur site regorge de bonnes ressources.

 

Pour décrire cet ouvrage et son contenu, nous proposons ci dessous pour nos aimables lecteurs la traductions avec quelques adaptations pour les francophones, la recension qu’en fit à l’époque (en 1977) M. Harold Hudg, qui en explique tout l’intérêt :

 

Missale romanum cum lectionibus ad usum fidelium. Presses du Vatican. 4 volumes

C’est réellement un splendide travail, et finalement neuf ans après la promulgation du Missale romanum (édition d’autel) de Paul VI, on met dans les mains du laïcat un missel latin portable qui (par la grâce de Mgr Bugnini) contient tout ce qui est dit ou lu à la Messe. Dans cette mesure, il ressemble au missels datant d’avant Vatican II qui contenaient tout, en latin ou en langue vernaculaire ou en édition bilingue. La grande différence entre l’œuvre dont nous parlons et ses prédécesseurs, cependant est le nombre de pages nécessaires pour contenir l’ouvrage. Les missels plus anciens pouvaient avoir1300 pages, le nouveau a désormais 4 volumes d’environ 200pages chacun. L’augmentation du poids n’est pas seulement dû au nouveau cycle des lectures : car le missel est organisé pour le rendre le plus facilement utilisable possible.
Le premier volume contient l’Avent et le temps de Noël, ainsi que le temps avant le Carême. Le Volume II contient le Carême et le Temps pascal. Le Volume III contient les dimanches dans l’année du 6ème au 21ème. Le reste est contenu dans le volume IV. Chaque volume contient l’ordinaire de la messe, le propre des saints et les communs, ainsi que les messes rituelles et les messes pour les Messes pour les occasions particulières, les Messes votives et les Messes pour les défunts. La musique pour l’Ordo Missae et les autres chants nécessaires sont également disponibles. Chaque volume contient l’Ordo Missae, avec et sans peuple. Les propres des Messes pour le temporal de chaque volume contiennent les lectures, tout comme les autres Messes. En plus de cela, chaque volume contient toutes les messes pour les 34 dimanches per annum mais sans les lectures. La raison pour laquelle ces propres sont inclus est clairement indiquée en tête des pages contenant la Messe : il est rappelé que dans les semaines dans l’année, n’importe la quelle des 34 messes peut être dite en fonction de l’utilité pastorale des textes. Les quatre volumes contiennent toutes les Messes communes dans l’année, en commençant par le dédicace d’un église et en finissant par le Commune sanctorum et sanctarum. Les sections suivantes de chaque volume contiennent les Messes rituelles, les Missae et orationes
pro variis necessitatibus, les Missae Votivae et les Missae defunctorum. Une annexe est également présente dans chaque volume reprenant le sommaire de l’édition d’autel, avec la bénédiction de l’eau, un exemple de formules pour l’Oratio universalis, et des exemples de chants utilisés à la Messe, c’est à dire pour les rites introductifs, une préface, and les partie de la prière eucharistique qui peuvent être chantées. Il y a également dans chaque volume la bénédiction pontificale.
Cela paraît désormais évident que les presses du Vatican ont été tout à fait généreuses en ce qui concernent le contenu de cet ouvrage. Chaque volume par exemple, contient non seulement les préfaces propres pour le temporal qu’il concerne, mais aussi les autres préfaces qui pourront possiblement être utilisées. Le volume de l’Avent, par exemple, contient, en plus des préfaces de l’Avent, de la Nativité et des fêtes, également celles du Sacré cœur et des le Sainte Eucharistie. Les seules omissions de ces volumes saisonniers sont évidemment les préfaces de tempore qui n’ont pas à être utilisées pendant le temps concerné par le volume, c’est-à-dire celles de Pâques et de la Pentecôte. C’est difficile, dans une recension d’éviter d’être laudatif pour le travail réalisé. Son aspect extérieur n’est pas laid, l’édition bon marché (80 dollars) est reliée dans un vinyle marron, les rubriques complètes en un rouge brillant, et a six rubans marque-pages.

Pour tout étudiant sérieux du rite romain, c’est une acquisition indispensable ; elle devrait fermer la bouche à tous ceux qui prétendent que le Latin n’est plus la langue de l’Église romaine. – Harold Hudg

Ils le virent transfiguré sur la montagne

CHAQUE ANNÉE, en ce deuxième dimanche de Carême, revient la question : « mais pourquoi, dès le début, l’Église nous fait-elle entendre ce récit tout de lumière ? Nous avons à peine commencé avec Jésus la route aride qui mène à la Passion et déjà c’est un peu la clarté de Pâques qui arrive… ».

Bien sûr, il y a une réponse évidente qui nous vient avec la préface du jour : « Dieu les préparait (les apôtres) à surmonter le scandale de la Passion ». Dieu, pour nous donner du courage, nous montre que la route se termine dans la joie de la victoire, et il y a bien là quelque chose de vrai. Mais ce n’est quand même pas tout à fait satisfaisant, car la Transfiguration n’a pas empêché le scandale et l’abandon des apôtres à l’heure de l’arrestation et du supplice. Ils avaient beau avoir vu les miracles de Jésus, avoir profité de ses enseignements merveilleux, quand le péril était là, l’évidence contraire était la plus forte. Il y a des moments comme cela où on se dit qu’on a rêvé et que ces rêves ne tiennent pas devant la réalité massive et dure du mal qui nous assiège. J’ai connu un homme qui avait bénéficié dans son enfance d’une guérison vraiment miraculeuse et qui avait malgré tout perdu la foi à l’âge adulte suite à un deuil particulièrement éprouvant !


Transfiguration par Fra Angelico

 

Il me semble qu’il faut aller plus loin et nous dire que l’Église prend au sérieux la demande qu’elle a faite le premier dimanche de Carême : il s’agit de « progresser dans la connaissance de Jésus-Christ ». Or, pour cela, il faut avoir tous les éléments contrastés qui nous donnent l’incroyable profondeur du tableau. Connaître Jésus-Christ, c’est l’accepter tout entier dans le paradoxe de son abaissement et de sa gloire. Nous le voyons bien au moment de ce qu’on appelle la Confession de Césarée, quand il demande aux Douze : « et pour vous qui suis-je ? » et qu’il obtient de Pierre une première réponse de foi (« tu es le Messie, le Fils du Dieu vivant »), immédiatement, il intervient pour annoncer sa Passion, comme si sa filiation divine n’était compréhensible qu’associée à sa mission de Serviteur humilié. C’est doute aussi la raison du silence qu’il impose à tous ceux qu’il a guéris. Il semble que le malentendu est si facile et qu’on passerait sans transition du « signe » que donne le Christ à la croyance qu’il y a là une source inépuisable de faveurs temporelles, pour résoudre tous les problèmes de santé et d’alimentation ! Pensez donc : la puissance divine mise à notre disposition, quelle aubaine !

La Transfiguration n’est pas seulement une parenthèse de bonheur au milieu du ministère public du Christ, une sorte d’évasion qui le ferait sortir des conditions concrètes de la vie d’ici-bas. Elle est fortement arrimée à toute la mission de Jésus, Moïse et Elie manifestent son insertion dans l’histoire du salut, l’évangile de Luc va jusqu’à nous dire que le sujet de conversation entre eux, c’est le départ (littéralement : l’exode) qu’il va effectuer vers Jérusalem. La croix n’est pas loin, et elle n’est pas étrangère à la gloire qui illumine son visage. C’est la splendeur de l’obéissance filiale qui rejaillit sur tout son être.

N’imaginons pas que ce paradoxe de grandeur et de pauvreté se résolve un jour dans un happy end qui laisserait derrière lui tout le côté d’abaissement auquel le Fils a consenti : jusqu’au bout il est le Serviteur qui nous fait toute la place pour que nous retrouvions le chemin de la maison paternelle, jusqu’au bout les stigmates de sa Passion nous disent quel salut nous est partagé. Il faut être bien grand pour rester ainsi tout petit.

C’est celui-là que le Père reconnaît comme son Fils bien aimé et nous dit d’écouter. Alors suivons-le !

 

Michel GITTON

Le Saint Père et le jeudi saint


On nous pose cette question :

D’après Mgr Xuereb, le lavement des pieds de femmes, dont une non-baptisée, a été fait pendant l’eucharistie du jeudi saint [2013]. C’est la fin de la réponse à la troisième question. http://fr.radiovaticana.va/news/2014/03/11/mgr_xuereb,_secr%C3%A9taire_particulier_du_pape_fran%C3%A7ois,_se_confie/fr1-780537

Bien sûr, il ne cherche pas à répondre précisément à la question de savoir si le lavement des pieds a été fait pendant la messe ou en dehors mais comme il le dit, il semble bien que c’était pendant et si cela avait été autrement, cela l’aurait suffisamment marqué pour qu’il ne s’exprime pas comme cela, non ?

Bon effectivement. Mais si le pape va contre les rubriques, et qu’il souhaite que ce soit institutionnalisé, il a le pouvoir de changer les rubriques. Il est pape. Et pour l’instant, il ne l’ a pas fait…. Et évidemment je souhaite qu’il ne le fasse pas.

Plusieurs diront que ce n’est pas si important. Il me semble pourtant que c’est fondamental, pour deux raisons :

- La liturgie est source et sommet de la vie de l’Église (Cf. Vatican II Sacrosanctum Concilium, 10) Donc on ne dira pas que tout cela est secondaire.

- à l’heure où on mélange les genres, il me semble essentiel que les signes de la liturgie de l’Église permettent à la femme d’être femme, et donc à l’homme de se donner à la femme. Ephésiens 5,24-25. La femme est soumise à l’homme pour que ce dernier la fasse resplendir. Apc 21,10. L’homme est au service (ministre) de la femme comme de l’Église pour qu’en lui étant soumise elle brille. Le don de l’homme à la femme c’est le don du Christ à l’Église, et le don du Père au Fils.

Si on perd tout cela de vue, demain on aura des diaconnesses, (et il y a une véritable revendication à l’heure actuelle pour cela : on voit ici que pour certaines c’est quasi acquis… !) après demain des prêtresses, après-après demain des évêquesses. La femme ne sera plus femme, elle ne resplendira plus, elle ne sera plus figure de la Jérusalem nouvelle mais une caricature masculinisée et avide de pouvoir. L’homme sera même empêché de se donner. La question n’est pas fonctionnelle – ce n’est pas une question de compétences, mais de symbole. Parce que cela a un sens, et un sens très profond.

Cf. Gertrud Von Lefort. La femme éternelle

« Ce n’est pas l’homme qui se révèle être la véritable figure apocalyptique de l’humanité (…) Comme figure reconnaissable humaine de l’Apocalypse, se dresse la femme : seule la femme infidèle à sa vocation peut représenter cette stérilité absolue du monde qui doit le conduire à sa mort et à son effondrement (…) La grande prostituée est la figure apocalyptique de la fin des temps. La prostituée signifie la suppression radicale de la ligne des « Fiat » » (…)

« L’analogie sublime et presque effrayante que l’Église pose à propos du mariage de l’homme et de la femme, en le disant semblable à l’union du Christ avec son Église, a un sens profond : convaincre la femme qu’épouse de l’homme, elle doit être aussi épouse du Christ et qu’elle appartient à Dieu. C’est seulement dans cette perspective que le mot célèbre de saint Paul sur la soumission de la femme à son mari prend sa véritable signification (…)

Car ce qui menace la femme, ce n’est en aucune façon son seul refus du don de soi, mais son exagération (…) La relation exclusive de la femme à l’homme absorbe alors en même temps ce qui revient à Dieu. Ainsi s’introduit dans la relation de la femme à l’homme, la même désolation et l’absence finale de tout horizon, que nous avons déjà reconnue comme un danger mortel de cette culture orientée vers le monde (…) La femme qu’on prétend « masculinisée », ne représente qu’une variante de la femme, qui a cessé de se consacrer à l’homme selon l’ordre divin »

Le problème de fond c’est qu’on a déjà commencé à glisser dans la pente… Et ça ne date malheureusement pas d’hier. Il est donc plus que jamais important dans notre société infectée par les « études de genre » de donner au vir sa place dans la vie paroissiale, et donc dans la vie liturgique car c’est la partie de la vie paroissiale qui lui revient de droit. Il faut donc conséquemment aller contre l’implication des femmes dans le ministère liturgique : lavement des pieds, enfants-de-choeuses, lecteuses, distributrices de la communion.

Le péché de la femme, c’est l’appétence pour le pouvoir. Le péché de l’homme c’est la démission face au service, qui est don. La femme comme l’homme ont besoin d’être aidés dans leur combat contre leur péché, et c’est ce que font les rubriques (« viri selecti » donc exclusivement des hommes pour le jeudi saint, et aussi la mention de la réservations aux viri des ministères d’acolyte et de lecteur dans Ministeria Quaedam par Paul VI.). Évidemment, ce n’est pas « nécessaire à la validité », et il peut y avoir des exceptions rendues nécessaires par les circonstances. Mais l’exception ne fait pas la loi, et l’extraordinaire n’est pas le quotidien. Car si on ne donne pas de visibilité explicite à la primauté d’ordre masculine dans la liturgie, c’est un pan entier du mystère du salut qui est rendu obscur par les « nécessités du siècle » qui ne sont en réalité rien d’autre que la mondanité.

Depuis un an on nous rappelle salutairement que l’Église n’est pas une ONG… Rendons donc visible cette vérité.

Psalmodier 1/2

Nous insistons lourdement lors de nos répétitions sur la psalmodie, qui est le fond de l’art du chant, et du chant grégorien en particulier, qui est au fond, l’art de proférer et de rendre vivante une écriture, une mémoire, pour l’incarner en parole. Il faut connaître, si possible par cœur les tons de psaume. Vous cherchiez un effort de carême ? Le voici : apprenez et récitez vous les tons…

 








A Firminy : une synthèse entre le VIIème et le XXIème siècle

Une journée exceptionnelle à Firminy, où dans une ambiance chaleureuse, recueillie, mais aussi improbable et exotique nous avons chanté la messe et les vêpres dans cette église si particulière : Saint Pierre de Firminy Vert, au centre du site « Le Corbusier ». Un excellent accueil de la communauté paroissiale de Firminy, qui a chanté sans aucun problème et avec enthousiasme les chants de l’ordinaire de la messe, du curé, Gilbert Thollet, et surtout de Jean-Louis Reymondier, le diacre en charge de l’animation spirituelle du site de Saint Pierre, qui a prononcé une très belle homélie. Malgré nos craintes, l’église une fois remplie fait moins ressentir une réverbération qui reste cependant très importante. Il a donc été possible de chanter sans trop nous tromper ! Mais ce qui est le plus surprenant, ce n’est pas l’acoustique de cette église : sombre, elle laisse parfois de façon inattendue passer des rais de lumière absolument féériques, en fonction de la course du soleil à l’extérieur… Une conférence donnée par Benjamin Ingrao et suivie par un groupe nombreux a passionné un auditoire qui s’est ensuite joint à la schola pour le chant des vêpres.


On ne peut pas faire connaître Dieu uniquement avec des paroles. On ne connaît pas une personne si on ne la connaît que par ouï-dire. Annoncer Dieu signifie introduire à la relation à Dieu : enseigner à prier. La prière est la foi en acte. Et ce n’est que dans l’expérience de la vie avec Dieu qu’apparaît aussi l’évidence de son existence. C’est pour cette raison que sont si importantes les écoles de prière, de communauté de prière. Il y a complémentarité entre la prière personnelle (« dans sa propre chambre », seul devant les yeux de Dieu), la prière commune « para-liturgique » (« religiosité populaire ») et la prière liturgique.


Oui, la liturgie est avant tout prière ; sa spécificité consiste dans le fait que son sujet primaire, ce n’est pas nous (comme dans la prière privée ou dans la religiosité populaire), mais Dieu lui-même ; la liturgie est « actio divina », Dieu agit et nous répondons à l’action divine. Parler de Dieu et parler avec Dieu doivent toujours aller de pair. L’annonce de Dieu nous guide à la communion avec Dieu dans la communion fraternelle, fondée et vivifiée par Jésus-Christ.


C’est pourquoi la liturgie n’est pas un thème secondaire par rapport à la prédication du Dieu vivant, mais la concrétisation de notre relation à Dieu. Dans ce contexte, qu’on me permette une observation générale sur la question liturgique. Notre manière de célébrer la liturgie est souvent trop rationaliste. La liturgie devient enseignement ; son critère est : se faire comprendre. Ce qui aboutit bien souvent à la banalisation du mystère, à la prévalence de nos paroles, à la répétition de phraséologies qui semblent plus accessibles et plus agréables aux gens. Mais il s’agit d’une erreur non seulement théologique, mais aussi psychologique et pastorale. La vague d’ésotérisme, la diffusion des techniques asiatiques de relaxation et de vide mental montrent qu’il manque quelque chose dans nos liturgies. C’est justement dans notre monde d’aujourd’hui que nous avons besoin du silence, du mystère supra-individuel, de la beauté. La liturgie n’est pas l’invention du prêtre célébrant ou d’un groupe de spécialistes ; la liturgie (le « rite ») a grandi selon un processus organique au cours des siècles, elle porte en elle le fruit de l’expérience de foi de toutes les générations précédentes. Même si les participants ne comprennent probablement pas toutes les paroles, ils perçoivent leur signification profonde, la présence du mystère qui transcende toutes les paroles.

Le centre de l’action liturgique n’est pas le célébrant ; le célébrant n’est pas devant le peuple en son nom propre ; il ne parle pas de lui-même et pour lui-même, mais « in persona Christi ». Ce ne sont pas les capacités personnelles du célébrant qui comptent, mais uniquement sa foi, dans laquelle transparaît Jésus-Christ. « Il faut que lui grandisse et que moi je décroisse » (Jn 3, 30). (Cardinal Ratzinger, décembre 2000)


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