50 ans de Vatican II, par Mgr Castet

Mgr Lebrun, évêque de Saint Etienne (à gauche) et Mgr Castet (évêque de Luçon) à droite, au Liban.

dans la revue de Mars 2012 de la lieutenance de France de l’Ordre du Saint Sépulcre, Mgr Castet, évêque de Luçon, nous parle des 50 ans de Vatican II, et aborde notamment la question fondamentale des traductions liturgiques officielles, sujet que nous avons abordé là et et aussi là et encore ici.
Notons également que dans la même revue, il y a une interview très intéressante de Mgr Lebrun (évêque de Saint Etienne et ancien curé de la basilique cathédrale Saint Denis, avec qui nous avons pu célébrer des liturgies à plusieurs reprises, tant à Saint Denis qu’à Saint Etienne): les deux évêques étaient en effet présents à l’ordination épiscopale au Liban (patriarcat maronite de Bkerké)) du nouvel évêque maronite de Lataquieh (Syrie), Mgr Sleiman.
La réforme n’est pas la littéralité, mais ce que l’Esprit Saint nous donne de vivre dans l’expérience historique et dans la conformité au magistère de l’Église. Il faut du temps, une maturation, une conversion du cœur et de l’esprit. Il est peut être temps de revenir à ce qu’a dit le Concile et non pas à ce mythique « esprit du Concile », à la manière des trotskistes réinterprétés, qui veulent que la roue tourne toujours sans jamais s’arrêter. Or, dans le Concile, il y a ce qui est dit dans son objectivité. Comme l’a dit Jean-Paul II, les textes n’ont rien perdu de leur éclat, même si, comme tous les textes de la tradition, ils s’enrichissent des autres apports du magistère, des encycliques, des textes interprétatifs, de ce que vit l’Église dans son pèlerinage historique, etc. Vous avez dit que le concile Vatican II s’est trouvé dans la singularité des années 1960, au moins en Occident. Il y a vraiment eu, un bouleversement dans les modes de vie, des révolutions fortes et pas forcément les plus apparentes. Parmi les révolutions fortes, il y a eu une transformation des relations humaines par la place que prend désormais la femme. Sous le mode du paradoxe, une des directrices d’école que j’ai eue et qui n’était pas suspecte d’être une femme légère m’a dit : « La plus grande réforme, c’est peut être l’apparition de la contraception ». Elle va situer la femme dans une position de liberté par rapport à son rôle traditionnel, donc bouleversement de la famille, bouleversement des transmissions ; et donc un ébranlement qui n’a rien à voir directement avec le Concile, mais qui lui est concomitant, et que certains lui attribuent. Autre réalité anecdotique en Occident : au début des années 1960, le costume d’appartenance à un corps est encore assez fréquent (le militaire, le chef de gare, le facteur, …) ; l’habit ecclésiastique fort, tel qu’il est apparu au début du XIXème siècle en France, s’estompe mais cet effacement s’inscrit dans l’effacement général des signes et dans l’uniformisation de la société. C’est aussi, et c’est plus grave pour le mystère du Salut, une décennie de l’optimisme sur l’homme, optimisme qui a atteint aussi la réflexion théologique en présentant le mystère du Salut, tout en occultant le mystère de la Croix. L’épreuve, le mystère du Salut qui était le centre de la prédication ne l’est plus devenu. Il s’y est substitué la fraternité, « l’être ensemble ». Le bonheur de l’homme est passé par le temps des thèses comme libération et eschatologie, libération de l’homme et salut en Jésus Christ, l’émergence des théories de la libération. L’annonce du mystère du Salut a glissé lentement vers un humanisme fort, respectable, mais qui évacue le mystère de la Croix, la médiation unique de Jésus-Christ et le fait que le salut n’est pas un acquit dans toute la tradition chrétienne. Aujourd’hui, il est par exemple assez étonnant, à la plupart des enterrements, d’entendre « cet excellent homme que le Seigneur va recevoir dans son sein… » ; je suis confus, mais observons tous les textes de tradition de l’Église : ce n’est pas ça du tout : « dans la vie mélangée qu’il a eue, Seigneur, nous te demandons de lui pardonner pour qu’il daigne être reçu en ta présence ». Voilà la prière chrétienne pour les défunts. Cet optimisme fait glisser les mots chrétiens vers un néo-nominalisme, cela veut dire qu’ils n’atteignent pas leur but : la vie, le salut, la Résurrection risquent d’être perçus comme des éléments humanistes, et non pas dans la perspective de la vie éternelle et de l’union à Dieu. Bien entendu le Concile n’a jamais dit ça, mais, dans le mouvement, il y a cet amoindrissement et une question en arrière plan : cela vaut-il le coup de donner sa vie pour ça, ou « pourquoi pas plutôt un engagement humaniste », que je ne dénigre pas, ni ne dévalue, mais qui est une déclinaison sécularisée du Mystère du salut et de la charité.
Il y a une occurrence entre les deux, et c’est pourquoi des gens blessés ont imputé au concile Vatican II des responsabilités qu’il n’a pas. Bien sûr le concile se dit dans et parfois avec les mots du temps, mais il n’est pas du tout à la racine de cela. L’herméneutique de la continuité souhaitée par le Pape Benoît XVI permet de réentendre la force des mots et de l’enseignement des Pères dans la lumière, la continuité, l’éclairage de la tradition ininterrompue de l’Église. Il y a aussi une chose à laquelle Mgr d’Ornellas m’a fait penser récemment, complètement évidente : pour les catholiques les plus observant, le concile était en fait le concile du Pape. Depuis le concile de Constance, c’est le problème de la querelle de la papauté au XIVème siècle, qui se demandait si le concile était supérieur au Pape ou le Pape au concile. Dans la tradition, l’Église a tranché : c’est le Pape qui est supérieur au concile. (…)

Q : Le Saint-Père promeut « l’herméneutique de la réforme », du renouveau dans la continuité, et considère comme erronée « l’herméneutique de la discontinuité et de la rupture». Que faut-il comprendre précisément ?
Je suis né dans une famille distante de la foi ; j’ai découvert celle-ci dans les années 1960 par don de Dieu, très jeune, mais assez simplement, sans contrainte, ni déterminisme d’un environnement traditionnel. Plus j’avance dans la célébration de la messe, dans le temps, plus j’entre dans l’intelligence spirituelle de la richesse du trésor liturgique de l’Église, plus je mesure cette nécessité absolue de la continuité, y compris dans les modes de célébration, dans l’enrichissement des formes. Il y a eu cette idée géniale du pape Benoît XVI de considérer la messe dite de Jean XXIII (qui nous vient de saint Grégoire) non pas comme une ancienne forme, mais comme une forme extraordinaire du rite romain, réaffirmant la filiation directe du missel de 1969 avec celui de 1572. Dans le missel dit de Paul VI, l’écrasante majorité des textes liturgiques vient de l’ancien missel (85 %). Il y a très peu de temps, la Conférence épiscopale britannique et d’autres pays anglophones ont fait, à la demande du Saint Siège, une « traduction authentique ». A la suite d’autres traductions, nous avons eu une forme « interprétative », une affirmation dogmatique dans laquelle l’aspect sacrificiel est légèrement amoindri. Un exemple d’édulcoration dogmatique, dans le Confiteor : « mea culpa, mea culpa, mea maxima culpa. Ideo precor beatam Mariam semper Virginem » : non pas la Vierge Marie, mais la bienheureuse Marie toujours vierge, c’est différent ; l’autre n’est pas faux, mais est amoindri. A plusieurs reprises, il y a ces édulco
rations. De même, « reconnaissons que nous sommes pêcheurs » nous désengage, car c’est global, ce sont nos péchés. Ce n’est pas dramatique, mais je pense qu’il y a une attente, qui devrait être résolue rapidement, je l’espère, d’une traduction plus authentique en continuité avec la tradition. C’est aussi le cas des prières eucharistiques, ou de la manifestation de l’espérance lors de l’embolisme du Pater ; de même l’Orate fratres, qui manifeste l’aspect sacrificiel de manière plus forte que ce que l’on dit ; et encore le consubstantiel du Credo : consubstantiel ne veut pas dire « de même nature » ; et puis dans le Pater, on ne peut pas dire « ne nous soumets pas à la tentation » ; je trouve que la traduction qui devrait être retenue est « ne permets pas que nous soyons induits en tentation » ; ce serait mieux.

Nous devons avancer vers cela. Il y a la liturgie et puis il y a la rectitude de la célébration. Le respect, la proclamation de la foi ne peuvent pas être faits par des chansonnettes. La liturgie n’est pas ce que je célèbre de moi-même, ni ce que ressens, mais ce que je reçois de l’Église et ce à quoi je m’unis. C’est cela la liturgie de l’Église catholique, l’entrée dans la grande tradition de foi de l’Église catholique.

(Merci à Proliturgia pour le lien)

COMMENTS

  • admin

    Voici donc, dans le même numéro de la revue des chevaliers du S. Sépulcre, une excellente réflexion de Mgr Lebrun :

    Il y a cependant un fréquent besoin de spiritualité chez ceux « qui n’ont pas la foi ». J’ai rencontré un fonctionnaire de la Chine populaire, énarque, en stage à la préfecture de Saint Etienne, athée « par définition », de mère bouddhiste et père athée. A la question de savoir ce que représentait pour lui la religion, il me répondit : « La religion est très importante pour moi. Nous sommes capables de nous occuper des conditions extérieures, et vous vous occupez du coeur. Je rentre en Chine avec une toute autre idée de la religion chrétienne ». Benoît XVI nous a rappelé dans son commentaire de l’Épiphanie : les Rois mages sont d’abord le symbole de cette humanité chercheuse de Dieu. Quaerere Dominum. Dans sa première rencontre avec les apôtres, Jésus a demandé : « Que cherchez-vous ? Qu’y-a-t-il dans votre coeur, dans votre intelligence ? » Mais que cherchons-nous ? Cette question est une bonne méthode d’évangélisation.

    Evidemment cette citation nous fait immédiatement penser à la fameuse de Saint Exupéry : dans sa Lettre au général X :

    « Ah général, il n’y a qu’un problème, un seul, de par le monde. Rendre aux hommes une signification spirituelle. Des inquiétudes spirituelles. Faire pleuvoir sur eux quelque chose qui ressemble à un chant grégorien. Si j’avais la foi, il est bien certain que, passée cette époque de “job nécessaire et ingrat”, je ne supporterais plus que Solesmes. On ne peut plus vivre de Frigidaires, de politique, de belote et de mots croisés. »

    C’est bien cela que nous cherchons par des initiatives à la fois grégorianistes et missionnaires…. Notre expérience récente du Puy en fut une réalisation.
    Par ailleurs, le « Que cherchez-vous » renvoie également évidemment à deux autres choses :
    La Règle de Saint Benoît tout d’abord :

    le but de l’institution conçue par saint Benoît était de favoriser non pas une relance de l’ancienne culture ou un élan missionnaire renouvelé de l’Église au sein des tribus barbares, efforts tentés par des réalités monastiques de l’époque, mais la recherche de Dieu comme unique but de la vie. “Quaerere Deum”, tel est l’idéal que saint Benoît propose au frère qui demande à entrer au monastère; et pour favoriser cette recherche, il organise la communauté autour de la lecture méditative des Saintes Écritures, de la prière, et de cet ensemble d’activités qui permettent la vie pratique et le développement des relations de charité fraternelle.

    Et l’Evangile ensuite : puisque ce « Que cherchez-vous renvoie tout simplement au Qui cherchez-vous « Quem quaeritis ? » de la Passion de Saint Jean, au moment de l’arrestation du Christ au jardin des Oliviers. De quoi méditer. Merci Monseigneur !

  • Casimir

    Si nous devons juger un arbre à ses fruits, nous voyons que depuis Vatican II et la nouvelle messe affadie qui n’a plus le sel de la Tradition, la désertification dans l’église, 10000 prêtres ont quitté le sacerdoce, le catéchisme n’a plus été enseigné pendant 2 générations , plus de vocations diocésaines, chasse aux sorcières dans l’église et exclusion des personnes qui voulaient conserver le rite tridentin, musique avec guitare et toujours démodée etc… Cela commence à faire beaucoup. Le résultat ne s’est pas fait attendre. Plus de prêtres, baisse importante de fidèles etc… Revenons vite à la messe qui est un sacrifice non sanglant sur un véritable autel avec le prêtre tourné vers Dieu et guidant son troupeau vers celui qu’ils ont transpercé. Un sacrifice n’est pas une fête avec des chansons où l’on a envie de danser.

    • admin

      Cher monsieur,
      Evidemment, je partage votre opinion sur la catastrophe qu’a pu connaître la liturgie depuis les années 1960 où on a cru bon, sous prétexte d’ouvrir l’Eglise au monde, décrasaliser ce qui fait la source et sommet de sa vie : le Très saint sacrifice de la messe.
      Cependant, pour être juste, je crois qu’il faut tout de même savoir distinguer :
      1 – ce qu’a voulu le concile pour la liturgie. A aucun moment on ne constate une volonté d’abandon du latin ou de l’orientation de la célébration. C’est même Vatican II qui consacre le chant grégorien comme chant propre de l’Eglis romaine, en reprenant mot pour mot les mots du Saint Pape Pie X sur la participatio actuosa (qu’on a trop souvent mal traduit et mal compris comme une « participation active » et sur le chant grégorien (« principem locum » c’est à dire première place dans la liturgie, ou place du prince, ou place d’honneur). D’ailleurs on ne constate aucune rupture herméneutique entre l’enseignement liturgique de Pie XII dans Mediator Dei et la constitution dogmatique « de Sacra Liturgia – Sacrosanctum Conclium » de Vatican II.
      2- la façon dont cette réforme demandée par une constitution conciliaire a été mise en oeuvre par la commission de la réforme liturgique « le Consilium ». On connaît quelques épisodes qui avaient semble t’il irrité profondément le pape PAul VI, notamment en ce qui concerne par exemple l’octave de la Pentecôte… Et dont l’auteur fut Mgr Bunigni, révoqué et envoyé du jour au lendemain comme nonce en Iran (belle villégiature…)
      3- la façon dont cette réforme a été appliquée dans le monde, et en France en particulier : il est tout à fait clair que personne en France ne lisait les rubriques dans les années 1970, et qu’une très forte majortié du clergé était pour une approche rupturiste, approche qu’a dénoncée non seulement dans les questions doctrinale mais aussi dans les questions liturgiques Benoît XVI. C’est encore sur ces questions qu’il a insisté lors des récentes visites ad limina des évêques de France :

      « Le respect des normes [liturgiques] établies exprime l’amour et la fidélité à la foi de l’Eglise, au trésor de grâce qu’elle garde et transmet ; la beauté des célébrations, bien plus que les innovations et les accommodements subjectifs, fait œuvre durable et efficace d’évangélisation. »

      Ce qui est avant tout en cause, c’est l’errance liturgique et donc doctrinale des fidèles et de nombreux clercs. La mise en oeuvre du Motu Proprio de 2007 sur la forme extraordinaire du rite romain pourra peut être faire prendre conscience de ce problème aux fidèles. Mais c’est également undanger : les mêmes fidèles et clercs s’appuient justement parfois sur ce Motu Proprio pour nou sfaire croire que justement, le latin et le grégorien est réservé à la forme extraordinaire, et que la tradition latine n’a pas sa place dans les paroisses. Ce qui va bien sûr directement à l’encotnre de l’enseignement de tous les papes mais aussi du Concile lui-même. Qu’il s’agit désormais d’appliquer. Vraiment. Sans idéologie aucune. Une fois que ce sera fait, nous pourrons juger ses fruits. Mais pour le moment, on est bien loin du compte…

  • Delphine

    Merci monsieur Casimir pour vos explications.
    Vous avez mille fois raison !
    Bonne journée monsieur Casimir

    delphine

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