50 ans de Sacrosanctum Concilium

La liturgie à la lumière des enseignements de Vatican II, de Saint Benoît et de Dom Guéranger

 

Définissons la liturgie

Lorsqu’on parle aujourd’hui de liturgie, on en vient rapidement à confondre plusieurs choses: les rubriques, les rites, les coutumes, les habitudes, LA Tradition, LES traditions… etc. De ce fait, les gens qui, comme nous à la Schola Saint Maur, cherchent à s’intéresser de façon sérieuse à la liturgie, sont rapidement déboutés. Pour aboutir à une discussion saine, il semble donc important de partir sur de bonnes bases à la fois dogmatiques et historiques. Et en l’occurrence sur des définitions que peu de fidèles catholiques mettront en cause : celles données par le Magistère. Le concile Vatican II définit la liturgie comme « l’œuvre du Christ prêtre et de son Corps qui est l’Église » (Sacrosanctum Concilium, 7 : « opus Christi sacerdotis eiusque Corporis, quod est Ecclesia »). C’est une définition qui est difficile, et qui fait écho de façon admirable à la Règle de S. Benoît, laquelle donne comme synonyme du mot « liturgie » l’expression « œuvre de Dieu » (Opus Dei). Le même S. Benoît demande instamment aux moines de « ne rien préférer à l’œuvre de Dieu – « Nihil operi Dei praeponitur » et (à deux reprises) de rien préférer à l’amour du Christ (« nihil amori Christi praeponere ». Pour S. Benoît, rien ne doit être préféré à la fois à l’amour du Christ et à la liturgie. Si la liturgie n’était pas l’amour du Christ, c’est à dire l’ « œuvre du Christ » comme le rappelle Vatican II, S. Benoît se contredirait ;. Dans la théologie ancienne, il y a bien identité totale, une « relation bijective » entre l’œuvre du Christ qui est l’Amour, et la liturgie. Et c’est vers cette théologie antique et vénérable que nous renvoie Vatican II.

 

Cette définition, « s’éloigne de façon impressionnante, dans l’ensemble comme dans le détail » des questions mesquines habituelles pour placer la question sur un plan théologique. Cherchons donc à approfondir : le premier élément, c’est « l’œuvre du Christ prêtre ». Il y a beaucoup de significations différentes du mot « œuvre », et il faudra sans doute en prendre plusieurs en compte pour bien percevoir l’objet de notre réflexion.

 

La liturgie : le chef d’œuvre du Christ.

Une première signification est « chef d’œuvre », au sens d’une réalisation achevée, accomplie, qui touche à la perfection, du couronnement du savoir-faire ou de la vie d’un personnage illustre. On parle de la Joconde comme le chef d’œuvre de Léonard de Vinci. Cette approche est tout à fait intéressante : quand Vatican II parle d’œuvre du Christ, c’est pour lier de façon étroite ce que nous célébrons dans la liturgie avec ce qu’a accompli le Christ au ciel et sur terre. Au ciel, en c’est à dire la création, qui dans une liturgie grandiose rend gloire à Dieu (Cf. Ps 18 « Caeli ennarant gloriam Dei »). Sur terre, c’est le chef d’œuvre de la vie incarnée du Christ : sa vie cachée à Nazareth aussi bien que publique achevée à Jérusalem puis en Galilée. Des théologiens de la liturgie nous rapportent avec certitude que le Christ suivait de façon très stricte les rituels juifs des bénédictions (berakoth), qui rythmaient de façon constante l’ensemble des actes les plus banals et quotidiens des juifs pieux du 1er siècle (Cf. Louis Bouyer, Eucharistie). La vie du Christ n’est pas seulement à regarder comme une prédication, une annonce d’un « message ». Elle est d’abord à regarder comme l’accomplissement d’une vie humaine et divine achevée sur la croix comme le souligne Dom Guéranger dans les Institutions liturgiques : « Dieu a tant aimé le monde qu’il a envoyé son fils unique pour instruire l’homme dans l’œuvre de la liturgie ».


La liturgie : le travail de Dieu.

« L’oeuvre », ce mot également souligné par Dom Guéranger, c’est aussi le travail au sens premier : cela veut dire que la liturgie c’est le travail du Christ. On pense évidemment au Christ comme charpentier, comme artisan, qui travaille concrètement à réaliser quelque chose de tangible. Il y a une cohérence profonde entre le Christ travailleur du bois, et rédempteur du genre humain sur le bois de la croix. Si la liturgie est œuvre du Christ, elle lui appartient. L’artisan fait vivre son corps du travail de ses mains, et c’est par le travail de (et dans) la liturgie que le Christ fait vivre son Eglise. Tout comme l’artisan est le propriétaire de son travail, le Christ est propriétaire de la liturgie.

 

Sur la question du travail, S. Benoît nous enseigne également merveilleusement, puisqu’il met au bon niveau la place du travail manuel dans la vie du moine, comme l’écho et la continuation du travail de Dieu dans la liturgie. Tout comme le travail artisanal doit être accompli avec sérieux et compétence, le travail de la liturgie requiert formation et application. Notre métier exige de la compétence et du sérieux. Combien donc, la liturgie ! Dans ce sens, le baptisé se doit d’être un « professionnel » de la prière publique de l’Eglise. Le Christ a travaillé de ses mains trente années avant de couronner sa vie terrestre par le chef d’œuvre du sacrifice de la Croix…

 

Liturgie et prière personnelle : articulation et complémentarité

Dans cette perspective, il est intéressant de positionner le travail de la liturgie d’une part et la prière personnelle d’autre part. La prière personnelle, c’est l’entretien affectueux et nonchalant entre deux personnes qui s’aiment, c’est le cœur à cœur profond, c’est l’intimité. La liturgie, à l’inverse c’est la mobilisation de l’âme et du corps, la tension de tout l’être (c’est en cela un travail, une œuvre) pour parvenir à un résultat : la louange et / ou le sacrement. La différence d’orientation est bien visible. La prière privée est ainsi alimentée par la prière liturgique ; il faut donc expliquer l’articulation et la complémentarité bonne et nécessaire entre les deux types de prières. Une amitié où seule serait présente une relation de cœur à cœur est impossible, et même pas souhaitable. Que serait une affection sans cadeaux, sans efforts, sans réalisations pour l’autre ? L’Église ne veut pas cela : elle sait très bien qu’un cœur à cœur prolongé est un obstacle à la pureté de la prière. Les distractions sont si vite arrivées ! C’est encore Saint Benoît qui nous enseigne très justement sur ce point.

Cf. Règle de saint Benoît Ch. 20 : de la Révérence dans la prière : 3 Sachons bien que ce n’est pas l’abondance des paroles, mais la pureté du cœur et les larmes de la componction qui nous obtiendront d’être exaucés. 4 La prière doit donc être brève et pure, à moins que peut-être la grâce de l’inspiration divine ne nous incline à la prolonger. 5 Mais en communauté, la prière sera très courte, et, sur le signal du supérieur, tous se lèveront en même temps.

A l’inverse, quelle pertinence aurait une ritualité purement utilitaire, (le sacrement ?) si elle n’était pas nourrie d’une motivation, d’un éclairage apporté par le cœur à cœur ? On ne parle pas ici de la question de la validité sacramentelle ; toute liturgie n’est pas orientée vers l’administration d’un sacrement. Toujours est il qu’il y a une différence importante entre les deux types de prières, personnelle et liturgique : Dom Guéranger n’hésite pas à introduire une hiérarchie de valeur et d’efficacité entre elles. La prière personnelle n’a pas cette dimension de « travail ».

 

Liturgie et aspect pénitentiel – matière liturgique.

Par contre, la liturgie l’a, sans aucun doute, et elle a même une dimension d’ascèse, de difficulté. Difficulté de rentrer dans une dimension pénitentielle, qui est apportée par les éléments du rituel du sacrement de la réconciliation (réciter en vérité l’acte de contrition nécessite une attitude du cœur, une tension de l’âme une mobilisation) pour un résultat qui est le pardon des péchés. Cette difficulté est aussi la matière de notre offrande. Pour le sacrement de l’Eucharistie, cette matière est le pain et le vin, qui est précisément le fuit de la terre et le travail des hommes. Peu de chrétiens réalisent aujourd’hui concrètement le pain eucharistique. Mais dans l’offertoire romain (d’après le Concile), il y a bien cette idée que nous devons apporter, comme matière du sacrement notre travail, au sens noble c’est à dire notre compétence, notre mobilisation, la tension de notre âme et de notre corps. Cette notion de difficulté, cette notion de pénitence est présente partout et au cœur de la liturgie, et pas seulement lorsqu’elle concerne le sacrement de pénitence : la liturgie eucharistique le rappelle dans ses mots mêmes : « in remissionem peccatorum ». La liturgie est difficile, demande une collaboration peineuse, elle pompe nos forces. Il est bon que nous soyons fatigués à la fin d’une vigile pascale…


 

Liturgie et corps.

Fatigante, exigeante, difficile, la liturgie est ascétique. C’est pourquoi le deuxième mot important dans la définition est le corps. L’homme participe principalement avec son corps à la matière de la liturgie. Un corps est vivant, il est soit jeune, soit vieux, soit bien portant, soit malade ; un corps se transforme sans cesse, se régénère de façon constante. Quand Vatican II donne comme définition de la liturgie « l’œuvre de son corps qui est l’Église », il y a aussi l’idée que l’œuvre de la rédemption continue, par la liturgie (Cf. la collecte de la Messe in Cena Domini du Jeudi Saint) et nous régénère sans cesse. Saint Paul nous enseigne le sens de la participation active à la liturgie (Col. 1,24) « ce qui manque aux souffrances du Christ en ma propre chair, je l’achève pour son corps, qui est l’Église. ». La définition donnée dans Sacrosanctum concilium est ici recoupée ; le Concile a repris exactement les termes de ce verset dans sa définition, et ce n’est évidemment pas par hasard. L’homme baptisé, comme membre de l’Église participe au sacerdoce éternel du Christ par la liturgie et plus particulièrement au renouvellement de son Sacrifice dans la Sainte Messe. La liturgie chrétienne est non sanglante ; la façon normale de participer au Christ n’est donc pas à quelques exceptions près (certains mystiques ou grands malades) une participation directement souffrante. Pour autant, tout comme l’artisan travaille habituellement sur une matière, notre participation au travail du Christ prêtre, dans la liturgie, c’est de faire vivre en vérité le rituel, nous fait sortir du « psychisme » dans lequel nous sommes baignés depuis ces dernières années. A une époque où l’être humain est dépossédé du charnel (par le confort moderne, par les moyens de communication, par la réalité virtuelle, par la pornographie…) la liturgie a pour fonction essentielle de réhabiliter le corps dans une fonction sacrée. Ce qu’elle propose, c’est une intériorité totale : intériorité de l’intelligence (Cf. L’Évangile d’Emmaüs, qui est le prototype de la liturgie chrétienne, parle de « l’intelligence des écritures »), intériorité des gestes, des sens, de l’espace, de la voix (par le chant réellement liturgique). La liturgie transforme le corps et le configure dans l’Église par le moyen du rite. Cette transformation a pour objet d’anticiper la Transfiguration de nos corps après la résurrection de la chair. Dom Guéranger dans les Institutions liturgiques par sa fameuse phrase inspirée de S. Jean (Dieu a tant aimé le monde qu’il a envoyé son fils unique pour instruire l’homme dans l’œuvre de la liturgie) et déjà citée plus haut associe ainsi de façon forte liturgie et incarnation. Si le Christ ne s’était pas incarné, il n’y aurait pas de liturgie chrétienne, parce qu’il n’y aurait pas de dernière cène et pas de sacrifice de la croix, et évidemment pas de résurrection. Le christianisme est par essence une religion du corps. La réflexion du S. Père Jean-Paul II sur le corps et sa théologie, au regard de la question de la liturgie, est ici particulièrement intéressante. Nous renvoyons volontiers à un ouvrage d’Olivier. Florant, dont le titre quelque peu provocateur rend compte d’une réalité profondément chrétienne : Ne gâchez pas votre plaisir, il est sacré : Pour une liturgie de l’orgasme. Le titre qui peut sembler provocateur rejoint en réalité entièrement la grande tradition de prière de l’Eglise qui dans l’hymne de la Dédicace (Urbs Ierusalem Beata), évidemment explicite :

 

Nova véniens e cælo,

nuptiáli thálamo

præparáta, ut intácta

copulétur Dómino.

 

Mais évidemment, tout cela choque les jansénistes !

Liturgie et Eglise.

Comme troisième mot important de la définition, retenons « Église ». Dans Sacrosanctum Concilium l’Église n’est pas vue comme une organisation humaine mais véritablement comme le corps du Christ. Il faut donc comprendre que la liturgie n’a de sens qu’en tant que prière d’un corps constitué – le corps du Christ-prêtre – qui est l’Église. Dom Guéranger avance en effet que l’Église, lorsqu’elle prie, est toujours exaucée en tant qu’épouse du Christ (Cf. Préface générale à l’année liturgique). Cette dimension ecclésiale de la liturgie est fondamentale. Vatican II le rappelle abondamment, en signifiant de façon très précise dans Sacrosanctum Concilium que la liturgie est la source et le sommet de la vie chrétienne, et dans Lumen Gentium que l’Eucharistie est la source et le sommet de la vie de l’Église. Là encore, il n’y a aucune contradiction des termes : pas de vie chrétienne en dehors d’une vie ecclésiale, ni de vie eucharistique distincte de la vie liturgique. L’Église, corps vivant du Christ, vit de la liturgie, dont le centre est l’Eucharistie. C’est aussi ce que rappelle fortement le Saint Père Jean Paul II dans son encyclique « Ecclesia de Eucharistia vivit ». Tout comme il n’y a pas de vie chrétienne sans prière, il n’y a pas de vie de l’Église sans liturgie. La liturgie, expression de l’Église, « société de louange » (Cf. encore, dom Guéranger, l’Église ou la société de la louange divine), est par nature publique et communautaire. Le chrétien, dès qu’il prie, s’associe à l’Église, et c’est par l’Église qu’il prie, de part sa dignité baptismale. Comme nous l’avons vu, ceci est valable à la fois pour la prière personnelle et pour la prière liturgique. Mais lorsqu’il participe à la liturgie, il exerce pleinement son privilège et son devoir de baptisé ; cette prière continue à être une prière qui lui appartient en tant que membre de la société de louange, mais il s’agrège efficacement au corps du Christ, par l’Église. Benoît XVI l’avait écrit dans Un chant nouveau pour le Seigneur, p. 156, en tant qu e Cardinal Ratzinger, en déplorant que justement dans nos liturgies, la dimension universelle et la notion d’Église disparaît :

« La liturgie sans Église porte la contradiction en elle-même. Là où tous sont acteurs, pour que tous deviennent sujets, celui qui agit réellement dans la liturgie disparaît lui aussi, en même temps que le sujet commun, l’Église. On oublie, en effet, qu’elle devrait être opus Dei, que c’est d’abord Dieu qui agit et que c’est par son agir que nous sommes sauvés. En se célébrant lui-même, le groupe ne célèbre rien du tout. Il n’est pas motif à célébration. C’est pourquoi l’activité commune sécrète l’ennui. Rien ne se passe, en effet, si reste absent celui que le monde entier attend. (…) On n’est même plus en droit de parler de liturgie, qui présuppose l’Église ; il ne reste que des rituels de groupe. »

Tout comme il n’ya pas d’Église sans liturgie, il n’y a pas de liturgie sans Église. Il est frappant de voir dans les écrits du Cardinal Ratzinger à quel point il est – avant même de devenir Benoît XVI ! – imprégné de vocabulaire bénédictin. L’expression opus Dei pour désigner la liturgie est évidemment très présent dans la Règle.


La liturgie des fidèles ?

Une surprise tout de même dans la définition de Vatican II : il n’y a aucune mention des personnes, des individus, des gens qui viennent à la messe… Sacrosanctum Concilium aurait pu définir la liturgie autrement, en énonçant plus simplement : « la prière publique des chrétiens ». Et bien non, c’est un autre enseignement que nous apporte le magistère. Certains rétorqueront « Nous sommes aussi l’Église », bien sûr, et donc de ce fait on y parle des fidèles. Mais tout de même, pour un Concile qui aurait autant insisté sur la participation active des fidèles à la liturgie c’est pour le moins surprenant…, La clef de compréhension est dans la distinction des génitifs « objectifs » et « subjectifs ». « Opus Christi », « Opus Dei », « Amor Christi » : c’est le travail du Christ, le travail de Dieu, l’amour du Christ mais aussi notre travail pour le Christ, notre travail pour Dieu, notre amour pour le Christ. Pourquoi ? Il a plus haut été question de la capacité du baptisé à la liturgie. Depuis son baptême, le chrétien est habité par la grâce trinitaire. « Nous qui avons été baptisés dans le Christ, nous avons revêtu le Christ » ; et c’est cela seulement qui nous permet de nous adresser à Dieu en tant que Père par son Fils dans l’Esprit Saint dans la liturgie, et c’est ce qu’expriment la fin des collectes dans le rite romain : « per Dóminum nostrum Iesum Christum, Fílium tuum, qui tecum vivit et regnat in unitáte Spíritus Sancti, Deus, per ómnia sæcula saeculórum ». Il y a une véritable dépossession du « moi » dans la liturgie ; le Concile « objectivise » fortement la prière liturgique en désignant comme seul acteur de celle-ci le Christ-prêtre. Par notre participation effective au rituel (participatio actuosa), ce n’est plus nous qui vivons dans la liturgie – c’est à dire notre prière autonome et personnelle, notre volonté – mais le Christ qui vit en nous (Cf. S. Paul). C’est par la grâce du baptême que nous sommes alors sujets de la liturgie.

 

Ces quelques mots de définition sont extrêmement riches de signification. 50 ans après, nous n’avons pas fini de découvrir la richesse du concile Vatican II. Essayons au moins de commencer à l’appliquer.

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