28ème dimanche per annum : la prière, ça rend intelligent

C’EST vrai que la prière, ça rend intelligent.

Les gravures anticléricales du XIXe siècle présentaient les catholiques comme une bande de demeurés, abrutis par des prières répétitives, et qui gobaient n’importe quoi, sur la parole de leurs curés assez habiles pour maintenir leur pouvoir par ce moyen. Il y a de quoi sourire, surtout quand on voit la situation d’aujourd’hui. Face à une jeunesse laissée inculte par une scolarisation absurde, face à une opinion qui a élevé la tolérance des idées, des modes et des envies, quelles qu’elles soient, en principe et qui refuse toute démarche qui se fondrait sur une recherche exigeante du plus vrai et du plus digne, il n’y a plus guère que le Pape pour dire la noble mission de l’intelligence qui est de servir la Vérité. Plus exactement de nous rappeler l’alliance essentielle qui unit la foi à l’intelligence.

 

Sans doute, face aux prétentions d’une science conquérante qui voulait tout ramener à la méthode expérimentale et aux déductions de la raison, a-t-il fallu défendre le droit de la foi à se fonder sur une Révélation confiée par Dieu aux hommes et qui leur demandait de commencer par une attitude de confiance. Mais cette mise en valeur du mystère n’était pas une concession à l’irrationnel, bien au contraire. C’était (et nous le savons mieux aujourd’hui) une manière de défendre l’intelligence contre ses contrefaçons. La connaissance ne peut procéder uniquement par réduction, décomposition, reconstruction : dès qu’elle se porte vers des réalités supérieures (l’art, l’amour, les valeurs), elle doit se laisser mesurer par l’objet qu’elle découvre ; au lieu de le manipuler avec des outils lourds, faits pour les choses immédiatement disponibles, elle doit s’ouvrir à une légèreté qui respecte le mystère propre à chacun de ces domaines : on ne peut entrer dans les profondeurs d’un être sans se laisser remettre eu cause par lui, sinon on le manque, tout simplement. Faute de savoir cela, l’aventure intellectuelle du XXe siècle a terminé dans un fiasco et ce sont les pires démons de l’irrationnel qui sont en train de ressurgir : l’exaltation de l’instinct, l’enfermement culturel de chaque groupe dans sa particularité, la mise en cause de l’objectivité de la connaissance, jusqu’à douter de la pertinence des énoncés scientifiques en dehors de leur valeur opératoire…

 

La foi nous handicape si peu pour développer notre intelligence qu’en réalité elle la décuple. Car de se laisser former par Dieu dans la prière est tout le contraire d’une attitude paresseuse. Déjà, pour bien comprendre ce que me dit cette Parole qui m’est adressée, il faut toutes les ressources de mon esprit. Comme je sais qu’elle a du sens, qu’elle est toute imbibée de sens, qu’elle a beaucoup plus de sens que je n’en pourrais jamais percevoir, j’y vais de toutes mes possibilités. Tous les savoirs sont mobilisés depuis la grammaire jusqu’à la logique. Toute une histoire qui couvre quatre millénaires se trouve convoquée, d’innombrables allées se croisent et, au lieu d’une forêt impénétrable, je me trouve devant des perspectives immenses, qui se renouvellent sans cesse…

 

Mais il y a plus, la prière me met en contact avec un être, qui se donne à moi et qui donc me dévoile quelque chose de lui, de son être, ou plus exactement de sa « manière d’être », de son style inimitable, et, en même temps, il me fait sentir que je ne pourrai jamais le réduire à ce que j’en ai compris, il m’ouvre donc tout un chemin d’humilité, où je dois accepter d’être dépassé, sanglotant d’en savoir si peu et d’être si indigne, mais rempli en même temps d’une immense confiance pour ce qui ne cesse de s’offrir à moi dans son inépuisable jaillissement.

Et cela, croyez-moi, cela ne laisse pas d’avoir des conséquences dans tous les domaines, même les plus profanes. L’esprit que Dieu a conduit au seuil de son mystère devient capable d’une étonnante puissance de pénétration. Saisissant toutes choses par en haut, il ne se laisse pas piéger par les fausses symétries, les tristes raisonnements qui ramènent sans cesse la nouveauté des choses et des êtres à la mesure du « déjà connu », du « prêt à penser » etc… Il est libre.

 

Michel GITTON

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