15 janvier : Saint Maur

 

Extrait du Livre II des Dialogues de S. Grégoire le Grand : Saint Maur, par la vertu de son obéissance sans délai, marche sur les eaux.

 

Un certain jour, alors que le même vénérable Benoît se tenait en cellule, ledit Placide, cet enfant attaché à la personne du saint homme, sortit pour puiser de l’eau dans le lac. Tenant son récipient, il eut un geste imprudent en le mettant dans l’eau, et entraîné par ce mouvement, il y tomba lui aussi. Aussitôt, le courant le saisit, l’éloigna du bord et le tira vers le large jusqu’à la distance d’un jet de flèche ! Or l’homme de Dieu, à l’intérieur de sa cellule, eut aussitôt conscience de ce qui s’était passé et appela Maur en toute hâte : « Frère, lui dit-il, cours ! L’enfant qui était allé puiser de l’eau est tombée dans le lac et le courant l’a déjà entraîné fort loin ! »

Chose admirable et qui ne s’était pas reproduite depuis l’apôtre Pierre ! Voici: la bénédiction ayant été demandée et reçue, Maur, stimulé par l’ordre de son Père gagna cet endroit et, se croyant toujours sur la terre ferme, il continua sa course sur l’eau jusqu’à l’endroit où l’enfant avait été emporté par le courant : il le saisit par les cheveux et revint toujours en courant. A peine eut-il touché terre et repris ses esprits qu’il jeta un regard derrière lui et voici que, ce qu’il n’aurait jamais cru possible, étonné et tout tremblant, il le voyait accompli !

De retour chez le Père, il lui rendit compte de cet exploit. Le vénérable homme de Dieu, Benoît, lui, se mit à attribuer la chose non à ses propres mérites mais à l’obéissance de son disciple. Maur, au contraire, disait que c’était dû uniquement à son ordre : il était bien conscient que cela ne venait pas de sa propre vertu puisqu’il avait agi inconsciemment. Mais voici que dans cet assaut d’humilité, réciproque et amical, l’enfant sauvé intervint comme arbitre. Car il disait : « Moi, lorsque j’étais retiré de l’eau, je voyais au-dessus de ma tête la melote du Père Abbé, et j’avais conscience que c’était lui qui me conduisait hors de l’eau.


Sur les ailes de l’obéissance, il marche sur les eaux ; il ne put être submergé par les flots, lui que portait l’Esprit de Dieu.

 

Évangile du commun des religieux (Mc 10,17-30) et son commentaire par dom Paul Delatte, abbé de Solesmes :

In illo tempore : cum egrederétur Iesus in viam, accúrrens quidam et, genu flexo ante eum, rogábat eum: « Magíster bone, quid fáciam ut vitam aetérnam percípiam? »  Iésus autem dixit ei: « Quid me dicis bonum? Nemo bonus, nisi unus Deus.  Praecépta nosti: ne óccidas, ne adúlteres, ne furéris, ne falsum testimónium díxeris, ne fraudem féceris, honóra patrem tuum et matrem. »  Ille autem dixit ei: « Magíster, haec ómnia conservávi a iuventúte mea. »  Iésus autem intúitus eum diléxit eum et dixit illi: « Unum tibi deest: vade, quaecúmque habes, vende et da paupéribus et habébis thesáurum in caelo; et veni, séquere me. »  Qui contristátus in hoc verbo, ábiit maerens: erat enim habens possessiónes multas.  Et circumspíciens Iésus ait discípulis suis: « Quam diffícile, qui pecúnias habent, in regnum Dei introíbunt. »  Discípuli autem obstupescébant in verbis eíus. At Iésus rursus respóndens ait illis: « Fílii, quam difffícile est in regnum Dei introíre.  Facílius est cámelum per forámen acus transíre quam dívitem intráre in regnum Dei. »  Qui magis admirabántur dicéntes ad semetípsos: « Et quis potest salvus fíeri? »  Íntuens illos Iésus ait: « Apud hómines impossíbile est sed non apud Deum: ómnia enim possibília sunt apud Deum. »  Coepit Petrus ei dícere: « Ecce nos dimísimus ómnia et secúti sumus te. »  Ait Iésus: « Amen dico vobis: Nemo est, qui relíquerit domum aut fratres aut soróres aut matrem aut patrem aut fílios aut agros propter me et propter evangélium,  qui non accípiat cénties tantum nunc in témpore hoc, domos et fratres et soróres et matres et fílios et agros cum persecutiónibus, et in sǽculo futúro vitam aetérnam.

En ce temps là, comme Jésus se mettait en route, quelqu’un accourut, et fléchissant le genou devant lui, lui demanda:  » Bon Maître, que dois-je faire pour entrer en possession de la vie éternelle?  » Jésus lui dit :  » Pourquoi m’appelles-tu bon? Nul n’est bon que Dieu seul. Tu connais les commandements : Ne tue pas, ne commets pas l’adultère, ne dérobe pas, ne porte pas de faux témoignage, ne fais pas de tort, honore ton père et ta mère.  » Il lui répondit :  » Maître, j’ai observé tous ces (commandements) dès ma jeunesse.  » Jésus, ayant fixé son regard sur lui, l’aima et lui dit :  » Il te manque une chose : va, vends tout ce que tu as, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel; puis viens, et suis-moi.  » Mais lui, assombri à cette parole, s’en alla attristé, car il avait de grands biens. Et Jésus, jetant ses regards tout autour, dit à ses disciples :  » Combien difficilement ceux qui ont les richesses entreront dans le royaume de Dieu !  » Comme les disciples étaient étonnés de ses paroles, Jésus reprit :  » Mes enfants, qu’il est difficile à ceux qui se confient dans les richesses d’entrer dans le royaume de Dieu ! Il est plus aisé pour un chameau de passer par le trou d’une aiguille, que pour un riche d’entrer dans le royaume de Dieu.  » Et ils étaient encore plus étonnés, et ils se disaient les uns aux autres :  » Et qui peut être sauvé ?  » Jésus, les yeux fixés sur eux, dit :  » Aux hommes impossible ! mais non à Dieu, car tout est possible à Dieu.  »  Pierre se prit à lui dire :  » Voici que nous avons tout quitté pour Te suivre.  » Jésus répondit :  » Je vous le dis en vérité, nul n’aura quitté maison, ou frères, ou sœurs, ou père, ou mère, ou enfants, ou champs, à cause de moi et à cause de l’Évangile,  qui ne reçoive le centuple maintenant, en ce temps-ci : maisons, frères, sœurs, mères, enfants et champs, avec des persécutions, et, dans le siècle à venir, la vie éternelle.


Le Seigneur et les siens étaient en chemin, lorsqu’un jeune homme accourut vers Jésus et fléchit le genou devant lui. Il était riche et de bonne famille : saint Luc lui donne le titre de seigneur, princeps. Sa distinction se traduit dans la manière dont il aborde le Seigneur. « Bon Maître, dit-il, quel est le bien que je dois faire pour obtenir l’héritage de la vie éternelle? » A ses yeux, le Seigneur est un homme d’une admirable doctrine et d’une éminente vertu : c’est à raison de sa doctrine qu’il l’interroge, à raison de sa sainteté qu’il lui rend hommage. Sa question est intéressante et sagement posée; son âme bien orientée. Nous verrons dans un instant ce qui lui manque; mais enfin, il porte en lui les germes de la foi, les éléments aussi de la vie parfaite ; et comme pour la Samaritaine, le Seigneur, salué du nom de Maître, va se constituer réellement son professeur, user avec lui du procédé socratique et d’une sage enquête. Il y a une différence entre la question telle qu’elle se pose en saint Matthieu : Quid boni faciam? et telle qu’elle se pose chez les deux autres synoptiques : Quid faciam ? En saint Matthieu, la question : Magister bone, quid boni… amène cette réponse du Seigneur : Quid me interrogas de bono? puis la remarque que Dieu seul est bon : ainsi est commenté le qualificatif de « bon Maître ». En saint Marc et saint Luc, la question du jeune homme ne contenant qu’une seule allusion à la bonté: Magister bone, simplifie aussi la réponse divine : Quid me dicis bonum? Mais la divergence entre les évangélistes n’est pas considérable ; car enfin, chez tous trois, le jeune homme interroge le « bon » Maître au sujet de ce qui est bon, « du bien » qu’il faut réaliser pour parvenir à la vie éternelle. Et le Seigneur, calquant sa réponse sur cet état d’esprit, lui dit en substance : ce n’est ni Jésus de Nazareth, s’il n’est pas le Fils de Dieu, ni les œuvres, si elles ne sont que des œuvres, qui méritent vraiment le titre de bonté. Voici d’abord une invite à la foi : « Pourquoi m’appelez-vous bon? Nul n’est bon que Dieu. » Ce n’est pas que le Seigneur écarte la qualité qu’on lui décerne, mais il veut amener à maturité la foi de son interlocuteur. — Puis vient une indication d’ordre pratique : « Pourquoi m’interrogez-vous sur ce qui est bon ? » La tendance juive est d’estimer trop les actes accomplis par l’homme, les œuvres extérieures, et d’y attacher le salut. Comme s’il existait une proportion entre des activités humaines et la vie éternelle ! Là encore, il y a lieu de rappeler que Dieu seul est bon et que nos actes n’ont pas avec lui de commune mesure.

Pourtant, il faut des actes, il faut faire le bien? En effet, mais le bien n’est pas là où le cherchent les Juifs. Le bien qu’il faut accomplir est défini par le bien qui est Dieu. Ce n’est jamais qu’une relation à Dieu qui rend bonne l’âme Unie à lui ; elle ne fait qu’obéir, avec sa grâce, à des préceptes qui viennent de lui et guident vers lui. Vous voulez entrer dans la Vie ? Observez les commandements. Quels commandements, Maître? Ceux d’une loi nouvelle et supérieure? — Non, ceux que vous connaissez bien, ceux de la loi éternelle : ils sont l’expression authentique, définitive, immuable, des relations que Dieu a voulues entre les hommes. Sur ce terrain encore, comme au sujet du mariage, le Seigneur entend restaurer la législation primitive. Et il énumère, d’après l’Exode (xx, 12-17), le Lévitique (xix, 18) et le Deutéronome (v, 16-20), d’abord les préceptes à forme négative, les défenses qui ont toujours dessein de réduire l’égoïsme et de réprimer ce qui serait un obstacle absolu à la charité ; puis le précepte positif unique, auquel tout se rapporte, celui de la charité : « Vous ne serez point adultère. Vous ne tuerez point. Vous ne déroberez point. Vous ne porterez point de faux témoignage. Vous ne ferez de tort à personne. Honorez votre père et votre mère. Enfin, vous aimerez votre prochain comme vous-même. »

Et le jeune homme, naïvement, sans ostentation, répond : « Maître, tout cela, je l’ai observé depuis mon enfance. » Rien ne manque à ce jeune homme : avec le charme et l’enthousiasme de son âge, il a le charme de son éducation et de son innocence. Et pourtant, il lui manque quelque chose. Il le sent bien, mais il ne sait pas exactement ce qui lui fait défaut : Quid adhuc mihi deest? Il est mal à l’aise ; il n’est pas fixé. Il y a en lui la recherche inquiète d’une beauté idéale, une sorte de nostalgie de l’infini. On lui a fait l’âme trop grande ; il souffre, à son insu, d’un vide secret que Dieu peut seul combler. Il a ce qu’on appelle la vocation. Et le Seigneur, lui, comprend tout de suite. Il le regarde, dit saint Marc, et son âme s’incline vers lui avec tendresse. « Que me manque-t-il encore ? Je n’ai donné à Dieu que ce qui lui est dû strictement. Je demeure en deçà, il me semble, du bien absolu ; la générosité et la délicatesse de l’homme, la grandeur et la beauté de Dieu exigent-elles quelque chose de plus ? »

Et nous devinons bien pourquoi le Seigneur aima ce jeune homme. Sainte Thérèse entendit le Seigneur lui dire, dans une vision : « Que deviendrait le monde sans les religieux? » Sans doute, on peut étendre beaucoup le contenu de ce terme de religieux, qui embrasse ceux -là même qui font le bien et sont pleinement à Dieu, sans néanmoins avoir voué la perfection religieuse. Mais enfin, il reste que la vie parfaite, et la vie parfaite organisée, reconnue et louée par l’Église, a été dans une large mesure le but de l’Incarnation. On a fait remarquer souvent que, sans elle, la vie de Notre -Seigneur ne serait pas reproduite dans son intégrité chez les chrétiens. Pour répondre pleinement à l’amour infini qui nous a été témoigné au Calvaire et dans l’Eucharistie, suffirait-il de ce que donne au Seigneur la vie commune, et surtout de ce triste minimum auquel se réduit la fidélité de tant de baptisés? La question a son importance, puisque de la solution qui lui sera fournie l’on pourra conclure que la vie parfaite est ou n’est pas de l’essence de l’Église.

« Une seule chose vous manque, répond le Seigneur. Si vous voulez être parfait… » C’est désormais la région, non du précepte, mais du conseil. Dieu intervient par sa grâce pour éveiller en vous la faim et la soif de la perfection, mais il ne vous contraint pas par un ordre : vous demeurez libre. Si donc vous voulez être parfait, « achevé » dans votre charité et Union à Dieu, allez vendre tout ce que vous possédez, et donnez le prix aux pauvres : en échange, vous aurez un trésor dans le ciel. Puis, venez, suivez-moi. Peut-être ferai-je de vous un apôtre. — L’appel est positif ; il a été provoqué par les propres dispositions du jeune homme. Se peut-il voir une vocation plus authentique et plus belle? Pourtant, elle échoue. Les paroles du Seigneur l’affligèrent, dit saint Marc, et il s’en alla, triste ; car il avait de grands biens. Combien d’hommes ont passé, inattentifs, à côté de La perfection, à côté du bonheur, à côté de Dieu, Uniquement parce qu’ils étaient riches ! Les richesses ne viennent pas du diable, être riche n’est pas un péché; cependant, — et c’est ici que la leçon évangélique ressort tout entière, — l’attachement exagéré à une chose qui n’est pas mauvaise en soi peut faire avorter toute notre vie. Et il existe d’autres richesses, — les désirs, les vouloirs, les systèmes, les passions secrètes, les inerties, — qui ont en nous le même résultat effrayant. La grande loi de la vie surnaturelle est de n’être prisonnier de rien : la première de toutes les conditions requises pour appartenir à Dieu et pour jouir de Dieu, c’est la liberté intérieure. A des âmes privilégiées, Dieu demande l’affranchissement réel et effectif de toute possession créée. Dieu seul est bon : heureux ceux qui ne s’attachent qu’à lui!

Et tandis que le disciple d’un jour s’éloignait avec son chagrin, le Seigneur ajouta tristement : « Combien il est difficile à ceux qui ont des richesses d’entrer dans le Royaume des cieux ! » Ce paradoxe divin, qui reproduisait la Béatitude de la pauvreté, atteignait les profondeurs de l’âme juive. Dire que les pauvres sont aimés de Dieu, cela s’entendait encore, comme d’une compensation ; mais déclarer qu’ils sont heureux et les riches malheureux, affirmer la dignité éminente des pauvres dans l’Église de Dieu : c’était déconcerter des esprits habitués à considérer la prospérité matérielle comme la récompense normale de la vertu. N’était-ce pas aussi modifier de fond en comble les conditions de la religion et du bonheur? Aussi, l’étonnement des disciples est-il extrême : obstupescebant. Il fait que le Seigneur renouvelle son assertion, en l’expliquant. « Mes enfants, combien il est difficile à ceux qui s’appuient sur leurs richesses, qui se confient en elles, d’entrer dans le Royaume de Dieu ! Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le Royaume des cieux, » Entendons la métaphore du Seigneur au sens naturel, comme une sorte de proverbe, (…); sans voir dans le foramen acus la porte dite : de l’Aiguille. Le Seigneur nous l’a enseigné déjà : la porte qui donne accès au Royaume est étroite (Mt., vii, 13-14); se présenter devant elle avec tout l’encombrement des richesses, c’est s’obliger à demeurer dehors. Il y a impossibilité morale, non plus seulement de perfection, mais cette fois de salut, pour l’homme riche prisonnier .et victime de la fortune. Les richesses sont un péril, répétons-le, à raison de la confiance que nous mettons en elles et qui nous dispense de recourir à Dieu ; à raison de l’immortification qu’elles suggèrent ; à raison des tentations dont elles sont le principe, car elles concentrent en elles seules la valeur virtuelle de toutes les jouissances qu’elles représentent, parce qu’elles en sont l’équivalent et l’instrument.

La stupeur des disciples s’est accrue en entendant la comparaison choisie par le Seigneur. Et ils se demandent entre eux : « Mais alors, qui pourra être sauvé? » Le Seigneur regarde, comme pour les rassurer, ces hommes entrés déjà dans la voie du renoncement, et leur dit : « Pour l’homme abandonné à ses propres forces, oui, cela est impossible ; mais avec Dieu, cela se peut : car tout est possible à Dieu. » Les richesses, alors même qu’elles n’inclineraient pas au mal, ce qui est l’ordinaire, fournissent sans doute au riche une occasion d’inquiétude, de cupidité, de rivalité, de défiance d’autrui, de confiance en soi et de superbe; toutefois, le Seigneur peut intercepter cette action maudite et en conjurer les résultats ordinaires. Il est possible de détacher l’homme de ses biens, même sans les lui enlever : mais la grâce seule réalise ce miracle.

Ce n’est, croyons-nous, ni le péril auquel sont exposés ceux qui possèdent, ni même l’espérance d’une compensation qui provoquèrent la question de saint Pierre. Il n’était pas calculateur. Seulement, le Seigneur, dans son entretien avec le jeune homme riche, lui avait dit : « Allez vendre tout ce que vous avez, donnez en le prix aux pauvres, et vous aurez un trésor dans le ciel » ; et ces dernières paroles avaient éveillé chez l’Apôtre une sainte et légitime curiosité. Que sera cette richesse céleste, proposée à l’homme qui se dépouille de tout avoir terrestre ? Auront-ils, eux aussi, un titre à ce trésor, les disciples qui ont abandonné, et de si bon cœur, leur modeste avoir? « Nous autres, nous avons tout quitté, pour vous suivre: quel sera notre sort? Comment serons-nous traités? » La réponse du Seigneur est confirmée par une sorte de serment divin reproduit fidèlement par les trois synoptiques : En vérité, je vous le déclare, à vous qui m’avez suivi, voici ce qui est réservé. Au jour de la rénovation de toutes choses, au jour du ciel nouveau et de la terre nouvelle, alors que le Fils de l’homme sera assis sur le trône de sa majesté, lui à qui le Père a remis le jugement (Jo., V, 22), vous ne serez point parmi ceux qui comparaissent, car vous êtes un avec moi ; mais vous serez assis sur douze trônes, comme assesseurs du Juge souverain. Vous jugerez, non pas seulement par un jugement de comparaison, qui appartiendra même aux méchants : Viri Ninévitae surgent in iudício cum generatióne ista et condemnábunt eam (Mt., xii, 41) ; non pas seulement par votre consentement et votre applaudissement aux décisions divines ; mais comme étant les exemplaires, la norme vivante à qui on rapportera, sur qui on jugera les douze tribus d’Israël. Et nous prononcerons ensemble, car notre cause est liée, notre vie est commune, je ne fais qu’un avec vous (cf. Le, XXII, 30).

Le Seigneur ajoute que cette bénédiction de la pauvreté volontaire n’est pas réservée aux seuls apôtres, mais qu’elle appartiendra à quiconque suivra, leur exemple et abandonnera tout pour son amour, pour demeurer fidèle au Royaume de Dieu, à l’évangile. Et il énumère neuf catégories de personnes et de choses auxquelles il faut savoir renoncer, lorsqu’elles sont inconciliables avec la perfection de vie que Dieu demande à chacun, lorsqu’elles sont un obstacle entre Dieu et nous : notre maison, notre père, notre mère, nos frères, nos sœurs, nos autres parents, une épouse, des enfants, nos biens enfin (Mt., x, 34-39). Il est des privilégiés à qui Dieu demande d’épuiser la série entière de ces détachements, parfois sous leur forme réelle et concrète; à d’autres, il suffira d’éliminer toute attache secrète et irrégulière ; mais pour tous, le Seigneur veut l’entière liberté surnaturelle. Dieu n’est pas l’ennemi des affections légitimes : il les a créées, son dessein est de leur donner la consécration de l’éternité ; il ne saurait se démentir. Toutefois un ordre doit régner dans nos affections, et l’on comprend que le souverain bien occupe le sommet de cette hiérarchie et soit régulièrement préféré à tout.

Aussi bien, nous ne renonçons à aucun de nos attachements légitimes : nous les élevons, en les soumettant à Dieu, au-dessus de toute chance de fragilité ; nous ajournons à l’éternité la joie que peuvent procurer les créatures de Dieu. La question de saint Pierre est toute provoquée par l’espérance ; et le Seigneur, de son côté, blâme si peu l’Apôtre de songer à une récompense, qu’il la promet non seulement à l’éternité, mais à la vie présente elle-même. Il n’y aura pas de commune mesure entre les biens abandonnés et ce que Dieu nous donnera en échange. Dès ici-bas, dit saint Marc, nous serons dédommagés au centuple : nous retrouverons des maisons, des frères, des sœurs, des mères, des enfants, des champs. Il va de soi que les paroles évangéliques ne doivent pas être prises matériellement : le Seigneur se sert des images et des expressions religieuses courantes, en laissant à l’intelligence de ses disciples le soin de les idéaliser. Pourtant, la promesse du Seigneur s’est réalisée presque à la lettre dans la communauté chrétienne primitive ; elle l’est aujourd’hui encore dans la vie religieuse. Mais voici qu’à la série des compensations surnaturelles, le Seigneur ajoute, en saint Marc, et sans commentaire, ce surcroît assez inattendu : cum persecutionibus, avec des persécutions! La plénitude de la grâce sera telle, pour ceux qui auront tout quitté, que les persécutions passeront inaperçues, ou plutôt deviendront l’assaisonnement de leur joie. Elles nous obligeront à nous appuyer sur Dieu davantage ; le monde nous donnant congé, nous irons chercher refuge en Dieu, dans ce cloître où nulle violence ne pénètre. Enfin, le siècle futur nous mettra en possession de « la vie éternelle ».

En saint Matthieu et saint Marc, le discours du Seigneur se termine sur une formule dont on aperçoit difficilement le lien avec ce qui précède : « Mais beaucoup de ceux qui sont premiers seront derniers, et beaucoup de ceux qui sont derniers deviendront premiers. » La même sentence est reproduite plus loin par saint Matthieu, comme conclusion de la parabole des ouvriers de la vigne (xx, 16) : ne serait-elle pas donnée une première fois ici comme préparatoire et comme moralité anticipée? Il semble d’autant plus légitime de le supposer que la parabole qui suit est soudée à cette formule par une conjonction causale, (…), simile enim est ; il y a donc continuité de sujet. La même formule se trouve chez saint Luc, au chapitre xiii, verset 30 ; et équivalemment en saint Matthieu, chapitre xxii, 14. Dans tous ces passages, il est fait allusion à la condition des Juifs, jusqu’ici les premiers, c’est à-dire les privilégiés et les plus favorisés dans le Royaume de Dieu, et qui, finalement, seront exclus, à raison de leur incrédulité.


La règle de S. Benoît.

Caput 5: De oboedentia

 

Primus humilitatis gradus est oboedientia sine mora. Hæc convenit his qui nihil sibi a Christo carius aliquid existimant. Propter servitium sanctum quod professi sunt seu propter metum gehennæ vel gloriam vitæ æternæ, mox aliquid imperatum a maiore fuerit, ac si divinitus imperetur, moram pati nesciant in faciendo. De quibus Dominus dicit: Obauditu auris oboedivit mihi. Et item dicit doctoribus: Qui vos audit me audit. Ergo hii tales, relinquentes statim quæ sua sunt et voluntatem propriam deserentes, mox exoccupatis manibus et quod agebant imperfectum relinquentes, vicino oboedentiæ pede iubentis vocem factis sequuntur, et veluti uno momento prædicta magistri iussio et perfecta discipuli opera, in velocitate timoris Dei, ambæ res communiter citius explicantur. Quibus ad vitam æternam gradiendi amor incumbit, ideo angustam viam arripiunt, unde Dominus dicit: Angusta via est quæ ducit ad vitam, ut non suo arbitrio viventes et desideriis suis et voluptatibus oboedientes, sed ambulantes alieno iudicio et imperio, in coenobiis degentes abbatem sibi præesse desiderant. Sine dubio hii tales illam Domini imitantur sententiam qua dicit: Non veni facere voluntatem meam, sed eius qui misit me.

 

Sed hæc ipsa oboedientia tunc acceptabilis erit Deo et dulcis hominibus, si quod iubetur non trepide, non tarde, non tepide, aut cum murmurio vel cum responso nolentis efficiatur, quia oboedientia quæ maioribus præbetur Deo exhibetur; ipse enim dixit: Qui vos audit me audit. Et cum bono animo a discipulis præberi oportet, quia hilarem datorem diligit Deus. Nam, cum malo animo si oboedit discipulus et non solum ore, sed etiam in corde si murmuraverit, etiam si impleat iussionem, tamen acceptum iam non erit Deo, qui cor eius respicit murmurantem. Et pro tali facto nullam consequitur gratiam, immo poenam murmurantium incurrit, si non cum satisfactione emendaverit.

Chapitre V : de l’obéissance

 

Le premier degré d’humilité est l’obéissance sans délai. Elle convient à ceux qui n’ont rien de plus cher que le Christ. Mus par le service sacré dont ils ont fait profession, ou par la crainte de l’enfer, et par le désir de la gloire de la vie éternelle, dès que le supérieur a commandé quelque chose, ils ne peuvent souffrir d’en différer l’exécution, tout comme si Dieu lui-même en avait donné l’ordre. C’est d’eux que le Seigneur dit : « Dès que son oreille a entendu, il m’a obéi. » (Psaumes 17:45) Et il dit encore à ceux qui enseignent : « Qui vous écoute, m’écoute. » (Luc 10:16) Ceux qui sont dans ces dispositions, renonçant aussitôt à leurs propres intérêts et à leur propre volonté, quittent ce qu’ils avaient en mains et laissent inachevé ce qu’ils faisaient. Ils suivent d’un pied si prompt l’ordre donné que, dans l’empressement qu’inspire la crainte de Dieu, il n’y a pas d’intervalle entre la parole du supérieur et l’action du disciple, toutes deux s’accomplissant au même moment. Ainsi agissent ceux qui aspirent ardemment à la vie éternelle. C’est pour cela qu’ils entrent dans la voie étroite dont parle le Seigneur, lorsqu’il dit : « Étroite est la voie qui conduit à la vie. » (Matthieu 7:14) Aussi, ne vivant plus à leur gré et n’obéissant plus à leurs désirs ni à leurs inclinations, ils marchent au jugement et au commandement d’autrui, et désirent se soumettre à un abbé en vivant dans un monastère. Assurément les hommes de cette trempe imitent le Seigneur qui dit dans cette sentence : « Je ne suis pas venu faire ma volonté, mais la volonté de celui qui m’a envoyé. » (Jean 6:38)

 

Mais cette obéissance ne sera bien reçue de Dieu et agréable aux hommes, que si l’ordre est exécuté sans trouble, sans retard, sans tiédeur, sans murmure, sans parole de résistance. Car l’obéissance rendue au supérieur, c’est à Dieu qu’on la rend, puisqu’il a dit : « Qui vous écoute, m’écoute. » (Luc 10:16) Et c’est de bon cœur que les disciples doivent obéir parce que « Dieu aime celui qui donne joyeusement. » (2 Corinthiens 9:7)  Si, au contaire, le disciple obéit, mais s’il le fait de mauvais gré, s’il murmure non seulement de bouche mais encore dans son coeur,  même s’il exécute l’ordre reçu, cet acte ne sera pas agréé de Dieu, qui voit le murmure dans sa conscience. Bien loin d’en être récompensé, il encourt la peine des murmurateurs, s’il ne se corrige et ne fait satisfaction.

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